«Vous et moi, nous faisons, M. Oberkampf, une bonne guerre, aux Anglais, vous par votre industrie, moi par mes armes; et c'est encore vous qui faites la meilleure.»
M. Sabatier, nous dit l'ami d'Oberkampf, était un homme fort instruit, un de ces bons et aimables vieillards, à l'imagination fraîche encore, à la tête droite et vive, malgré les années. Il était parent de ce conseiller Sabatier qui, sous l'ancien régime, avait été enfermé dans le château de Doulens pour s'être élevé contre l'enregistrement des édits burseaux. M. Sabatier trouvait un incroyable plaisir à parler de son ami; le nom d'Oberkampf était toujours le premier qu'il prononçait, «On était, disait-il, si ignorant encore, et si ennemi de l'industrie, que ce grand citoyen fut obligé de tout vaincre pour doter son pays de nouvelles richesses.» Oberkampf fit comme Galilée, pour prouver que la terre tourne, il se mit à mettre en mouvement ses machines; et la France grandit bientôt dans cette nouvelle voie, rivale de l'Angleterre. Sabatier, dans son noble orgueil pour son ami, s'abandonnait à cette effusion de souvenirs intarissables et chers. «Voilà, dis-je, un de ces hommes utiles à qui on devrait élever des statues.»
Sa modestie repoussa tous ces hommages: le sénat même: il ne voulut point y entrer; il ne voulut recevoir que la croix d'or de la Légion-d'Honneur, que Napoléon lui offrit en la détachant de sa propre boutonnière.
Sabatier était venu à Paris pour être utile à Mme de La Valette, dans les désagrémens qu'elle s'était attirés lors du jugement du malheureux Charles de Labédoyère. Oh! ce bon M. Sabatier était un vrai modèle d'amitié!
«—J'ai besoin de votre obligeance, me dit-il; mon amie Mme La Valette m'a assuré que votre zèle et votre dévouement intrépide appartenaient à qui les invoquait. Je suis forcé de rester ici; et vous savez que les lettres sont fort peu sûres du secret à la poste; voudriez-vous, pourriez-vous faire un voyage à Mont-Brisson?» Et l'aimable et bon vieillard me tenait la main serrée dans ses mains tremblantes, et son regard plein d'une généreuse bienveillance sollicitait la mienne; elle lui était trop pleinement acquise déjà, pour que je voulusse faire valoir comme un sacrifice ce que très sincèrement je regardais comme un véritable bonheur: «Disposez de moi, de tous mes momens, et comptez sur mon infatigable activité.» Il s'agissait du salut de l'infortuné Mouton-Duvernet, qui s'était soustrait jusque là par la fuite au conseil de guerre devant lequel il devait être traduit, par suite de l'ordonnance royale du mois de juillet 1815.
J'avais connu le général Duvernet en 1807, au moment où il venait d'être nommé colonel du 63e régiment de ligne, et plus intimement pendant la campagne de France. Je l'estimais pour sa bravoure bien connue, pour les qualités de son coeur mille fois éprouvées par ses amis; je me trouvai donc heureuse d'être appelée à lui rendre service. Chercher à sauver les victimes des condamnations politiques, quand leurs actions ne se rattachent pas à du sang versé et n'ont pas été jusqu'au forfait, m'a toujours paru un dévouement digne de mon sexe, un dévouement qui prévient souvent les regrets des gouvernemens eux-mêmes, forcés de sévir contre de pareils coupables et qu'à quelques années de distance ils iraient peut-être jusqu'à récompenser. Oui, on eût peut-être rendu service à nos princes, si l'on eût sauvé les guerriers frappés, et ayant failli comme Biron, ce Biron que Henri IV présentait avec un égal orgueil à ses amis et à ses ennemis, et qu'il eût été pour cela si beau de sauver en dépit de sa faute et de lui-même. M. Sabatier me remercia les larmes aux yeux; nous convînmes de mon départ, pour le lendemain et d'une entrevue nouvelle le soir même chez Mme La Valette[2], dont il me vantait avec enthousiasme le noble caractère, et surtout la fermeté héroïque; hélas! bientôt j'allais la lui voir cruellement mettre à l'épreuve. Mais n'anticipons point sur l'avenir.
Avant de me rendre chez elle pour convenir de mon départ, je passai pour la dernière fois au simple asile dont bientôt j'aurai à regretter l'obscure sécurité. J'y trouvai ma bonne soeur Thérèse; sa vue ne changeait point ma résolution, mais elle rendait bien cruel l'aveu de mon départ; il y a pour moi comme un joug dans les témoignages d'un intérêt sincère; aussi quoique j'aie eu la force de m'y soustraire, je n'oublierai jamais l'expression douloureusement résignée qui accompagna cette phrase d'un regret touchant: «Nous ne prierons donc plus ensemble?;
«—Ah! vous prierez pour moi, chère et bonne soeur; que les voeux d'une amie me suivent au loin pour me sauver de moi-même et de ma destinée.
«—Chère dame, pourquoi me quitter?
«—Nous nous reverrons bientôt, je l'espère… Mais non, chère soeur, je ne veux point tromper votre sollicitude; le sort m'attache de nouveau à des intérêts de ce monde que vous devez ignorer. Non, je ne vous reverrai plus ici bas.