J'eus, en pensant à ma bonne Thérèse, presque honte de ma pitié, et n'exécutai ma promesse que par le religieux scrupule qu'elle m'avait inspiré. J'étais restée fort long-temps, et Thérèse qui m'attendait en bas ne s'était point lassée. Je lui dis que j'avais échoué, et que mon dessein était de faire les démarches nécessaires pour le retour de la malheureuse Henriette.

«Ah! oui, je serai de moitié dans cette bonne oeuvre, s'écria-t-elle. Si jeune elle ne sera peut-être pas endurcie comme sa pauvre pécheresse de mère qu'il ne faut pourtant pas abandonner. Si nous sauvons ces deux âmes, quelle espérance de pardon pour nos propres fautes auprès du ciel!»

Je rapporte les propres termes de cette bonne Thérèse. Je ne suis ni dévote ni hypocrite, et j'assure en toute sincérité que jamais dans mes plus beaux jours aucune éloquence ne m'attendrit plus profondément que ce langage simple et ingénument religieux.

Je me rendis chez Mme de La Valette. La réception fut déchirante. Amie dévouée de l'infortuné Labédoyère, elle avait été compromise pour avoir voulu le sauver. Nous pleurâmes sur la même inutilité d'espérances pour les mêmes malheurs. Ce fut un moment cruel, un renouvellement de larmes! Mais j'y recueillis des consolations que je n'aurais pu devoir aux soins pieux et tendres de ma bonne Thérèse; et ce hasard, cette rencontre d'une connaissance qui datait des jours de nos triomphes, m'attacha par la puissante magie des souvenirs.

Mme de La Valette se chargea de tout pour la fille de la coupable Julie, et fit plus encore qu'elle n'avait promis, avec cette courageuse activité d'héroïne qui la distinguait. Je la quittai après être convenues de nous voir tous les jours. Nous avions déjà tant de voyages projetés! De retour chez moi, j'y trouvai Thérèse qui m'annonça que Julie était à l'agonie et totalement sans connaissance. Je me sentais de l'éloignement pour des maux sans remède, et Thérèse elle-même m'engagea à éviter ce funeste spectacle. Elle retourna seule remplir un pénible devoir; et lorsque je la revis, Julie avait cessé de souffrir: ce qui changea les dispositions de Mme de La Valette pour sa fille; et au lieu de la mander à Paris, elle assura son exil à Londres, où je la vis trois ans après. Je trouvai chez Mme de La Valette un ami du célèbre Oberkampf, celui qui établit en France la fabrique des toiles de Jouy, et que Napoléon appelait en plaisantant le Seigneur de Jouy. C'était le lendemain de la mort de Julie; et cette rencontre, dont je rendrai compte dans le chapitre suivant, décida mon départ pour la Belgique, et me rejeta de nouveau dans toutes les agitations d'une vie nomade.

CHAPITRE CLXVIII.

La visite au Père-Lachaise.—L'ami d'Oberkampf.—Départ pour Lille.—Mon duel dans cette ville.—Le général marquis de Jumilhac.

J'allais partir… Quitter la France, où rien de cher à mon coeur n'existait plus, n'était pas un sacrifice; mais la terre de la patrie avait reçu un précieux dépôt, et ce dépôt mortel faisait encore de la France le lieu où j'aurais voulu vivre pour pleurer… Le sort en ordonna autrement; et bien des événemens allaient encore se placer entre le jour d'un éternel adieu et le retour à la tombe du héros… Je me décidai à une visite au cimetière du Père-Lachaise. J'errai là plusieurs heures, au milieu de ces monumens funèbres qui n'attestent que l'opulence des morts ou l'orgueil de ceux qu'enrichissent leurs héritages. Je cherchais une simple tombe, une inscription touchante, quelque ingénieux emblème d'une immortelle douleur… Rien… Rien ne disait plus: Ici repose Michel NEY, naguère encore soldat français, aujourd'hui un peu de poussière[1].

J'avais voulu venir seule à cette station de deuil; et privée alors de la présence de la religieuse fille qui avait purifié mes chagrins en les partageant, j'avoue que ma douleur se ressentit de mon isolement, et que mon imagination, un moment abattue, s'exaltait ensuite par d'affreuses idées de vengeance; des mots inarticulés s'échappaient de mes lèvres avec des malédictions. Je m'aperçus bientôt que mes bruyantes exclamations devenaient l'objet d'une importune curiosité. N'ayant plus à perdre qu'un seul bien, ma liberté individuelle, je quittai ce triste séjour, après avoir prononce le serment d'un éternel regret.

Sous l'empire encore du sentiment qui m'avait absorbée, j'allai faire mes adieux à l'homme bon et sensible qui, le premier, avait fait sur la tombe de Ney une démarche que je venais seulement d'imiter. Chez lui demeurait un ami de Mme de La Valette et du célèbre Oberkampf, dont je me rappelais avoir entendu parler à M. Lecouteux de Canteleux, lequel m'avait fait connaître cette charmante apostrophe de Napoléon au grand manufacturier: