J'étais d'autant plus affectée de l'assertion du général Berton sur la conduite du maréchal Ney, dans la journée du 18 juin, que non seulement j'en connaissais l'absolue fausseté, mais que je savais l'estime personnelle dont l'illustre guerrier avait mille fois renouvelé les témoignages à l'égard du jeune général. Quand mon coeur est fortement ému, les pensées m'étouffent, et ma plume, brûlante comme mon coeur, peut à peine en exprimer la chaleureuse abondance. Aussi, dans l'impétuosité d'une réfutation qui me semblait aussi sacrée que possible, je passai le jour, je passai la nuit à jeter sur le papier ce que j'avais entendu d'une bouche auguste et chère sur la bataille de Waterloo. Je me livrai à cette oeuvre de justice avec toute la chaleur d'une conviction qui devait me servir de talent, et qui me tenait presque lieu de bonheur dans l'accumulation de mes peines. Je fus cruellement arrachée à ce travail par la présence, dans ma retraite, d'un personnage semblable à plusieurs de ceux dont l'oeil avait déjà suivi et persécuté mes démarches. Le personnage en question était un sieur d'A*** que j'avais vu en Italie, parlant de sa famille émigrée, intéressant fort la bonne compagnie du régime impérial par quelque peu de l'esprit et des manières alors si goûtées de l'ancien régime, et vivant sur l'intérêt de sa ruine, consommée par la révolution, qui pourtant n'avait eu rien à lui prendre, comme s'il avait eu les dix mille livres de rente qu'elle ne lui avait pas enlevées.
Ce même d'A***, je l'avais rencontré dans les cent jours; je l'avais rencontré depuis la restauration, et toujours au service intime et très tendre du gouvernement existant; je l'avais aperçu et évité à Bruxelles; j'avais cru le voir aussi à Londres, et j'avais remarqué qu'alors, à son tour, il m'avait évitée.
Rien ne saurait égaler mon étonnement, de voir un pareil homme tomber inopinément sur moi, lancer un regard sur mes papiers beaucoup plus vite que sur ma personne; je m'attendais à voir entrer chez moi ses alguazils. Loin de là, je le vois au contraire s'asseoir d'un air abattu, fermer la porte et s'écrier: «Je suis proscrit et malheureux; voici une lettre, vous pouvez me sauver, et je sais que vous demander une bonne action c'est l'obtenir.» Il me présenta une lettre d'une écriture pitoyable, me débita une fable plus ridicule encore, mais tout cela était signé du nom d'une personne qui m'était chère, et qui, de Bruges, me recommandait ce Français malheureux. Incapable de soupçonner toute la noirceur des agens mis à ma poursuite par l'inquiétude de D. L***, je fus encore dupe d'un homme qui n'était que son émissaire; mais en offrant ma bourse à d'A***, ma simplicité n'alla point jusqu'à lui livrer ce qu'il eût aimé davantage, quelques lettres d'introduction auprès des personnes avec lesquelles il me supposait en sûreté.
L'être le plus sot peut, en s'adressant à ma pitié, m'entraîner comme un enfant; mais pour le compte des autres je suis moins facile; je songe plus à leur sûreté; et le souvenir de ces intérêts me ramena à ma vague méfiance. Ainsi tout en payant la dette de la compassion par quelques louis, je remplis aussi celle de la prudence, en tenant à d'A*** ce langage: «J'ai pris le parti de me rendre à Ostende, pour voler de là sur les traces d'une bienfaitrice, pour aller rejoindre la princesse Élisa à Trieste. Je ne puis rien pour vous ni à Londres ni ici. Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de brusquer le visa de vos papiers, et de vous embarquer.»
La face de mon auditeur parut un peu altérée par mes paroles.
«L'exil, me disait-il, on peut le prendre partout, et Trieste vaut
Londres pour un malheureux.»
Ces argumens n'ébranlaient nullement ma conviction, et la défiance seule ne me donnait pas de la fermeté; mes goûts d'indépendance étaient ma résistance et ma force. D'A*** prit alors un autre ton.
«Vous pouvez, Madame, ne pas me permettre de vous suivre; mais je ne vous en suivrai pas moins. Il le faut, c'est mon devoir, je ne puis faire autrement.» À cette surveillance hautement déclarée, je tombai de surprise et de mépris pour la pauvre humanité, produisant de pareils caractères. Cet homme tenait encore à la main les cent francs offerts par ma générosité à sa misère, et il était sitôt ingrat. Je regrettais mon argent; mais j'en voulais encore plus à d'A*** de me faire maudire ma pitié, et de m'enlever ainsi jusqu'aux illusions de la bienfaisance.
Par une singulière mobilité de ma nature, en une minute, de la sensation la plus pénible, je passe au plus confiant abandon par l'effet d'un mot, d'un regard, d'un geste. Il en fut ainsi avec d'A***. Cet homme eut l'art d'expliquer, de justifier les paroles qu'il m'avait dites, de les tourner dans un sens qui, de nouveau, me rendit imprudente. Excepté le nom de mes amis, d'A*** reçut de nouveau, je ne dis pas mes confidences, mais les trop faibles indiscrétions d'une tête trop préoccupée; par je ne sais quel mouvement de faiblesse ou de vanité, je fus entraînée jusqu'à lire à qui devait si peu la comprendre, une réfutation que je venais de tracer du précis du général Berton sur la bataille de Waterloo. Dans le feu de mon débit, dans l'incroyable renouvellement d'émotions que causait ce souvenir, je m'exaltai jusqu'à ne plus croire mon auditeur présent. Je ne suivais plus ni les regards ni les mains industrieuses d'un écouteur si intéressé, et j'ai la certitude qu'il profita de ma préoccupation pour y placer une lettre et une note de noms qui se retrouva sur le bureau du procureur du roi à Gand.
Malgré ce retour de faiblesse pour les importunités de mon cavalier malgré moi, je le congédiai le soir même, et envoyai retenir ma place pour Ostende avec l'intention de m'embarquer.