«—Mon pauvre ami, il ne s'agit pas ici de politesse ni de galanterie; avez-vous votre liberté, vos passeports? pouvez-vous quitter la France sans délai? voilà de quoi il faut nous occuper. On a donc intercepté quelque lettre? on l'a donc ouverte? Ah! ma malheureuse amie Mme de La Valette avait bien raison de me dire souvent: Craignez Dieu et… la poste.»

Bichat me rassura faiblement sur ses moyens de gagner les libres rivages, où à cette époque les exilés français comptaient réaliser le beau rêve d'un champ de repos et de souvenirs. Il me restait peu d'argent et moins d'espoir d'en obtenir; mais l'heureuse insouciance de mon caractère était là pour ne me faire sentir que le délicieux espoir d'être utile, je me fis aussitôt riche de cent louis de pension. J'offris, et Bichat consentit à accepter ce qu'il eût été mille fois plus heureux d'offrir lui-même. Il n'y a rien de tel pour électriser les âmes, pour les disposer à bien faire, comme les bouleversemens politiques. Jamais je n'ai lu les sanglantes annales de la terreur, sans enthousiasme pour tant de femmes, honneur de notre sexe, qui bravèrent l'épouvante des massacres, même la prison et l'échafaud, pour sauver ou consoler ceux qui leur étaient chers.

Bichat, sans avoir personnellement pris aucune part à d'aventureuses tentatives, avait eu des relations et des correspondances innombrables avec des amis moins prudens. Je citai à Bichat un exemple pour lui faire sentir le danger de garder des papiers dont mille circonstances imprévues peuvent changer le sens et aggraver l'interprétation. L'intrépide militaire ne concevait pas mes terreurs. «Non, je ne puis livrer tout cela au feu, disait-il; je croirais une seconde fois être oublié de tous mes amis.» Enfin Bichat entendit raison, et nous fîmes ensemble la visite. Au nom du brave colonel Seruzier qui sortit d'abord de la fouille, je fus la première à ne pas vouloir anéantir une seule des paroles d'un homme d'un caractère si franc, d'une droiture si militaire. La pièce qui nous tomba bientôt après sous les yeux était signée de M. de Fontanes; Bichat la prit, et, la froissant entre ses mains, la jeta au feu. «J'ai des obligations à l'ancien grand-maître, mais elles datent de l'empire; je respecte ses opinions, son talent, son esprit; mais il n'y a pas entre nous sympathie de conduite, de sentimens. Son amitié protectrice a cessé; il y aurait de ma part faiblesse à retenir des témoignages qui ne seraient plus exacts aujourd'hui.

Je ne partageais pas les idées un peu exagérées de Bichat sur M. de Fontanes; je me rappelais son noble vote, sa compatissante conduite dans le procès du maréchal Ney, et je ne pouvais qu'accorder plus de prix à sa générosité dans cette circonstance, quand je songeais que chez lui la bonté avait eu à vaincre l'opinion politique.

«C'est vrai, répliqua Bichat, et vous connaissez sans doute la réponse du duc de Choiseul, proscrit et victime lui-même; il s'est souvenu de cette terrible fatalité de la politique, caractère admirable de loyauté qui transporte dans les idées nouvelles, dans les principes de la liberté, cette chevalerie des nobles sentimens, apanage de quelques noms historiques.»

Enfin, laissons tous les souvenirs, dis-je à Bichat, et occupons-nous du présent. Brûlez tous ces papiers, il y a trop de noms propres mêlés à ces confidences de l'amitié, des notes, des expressions, toutes choses où l'oeil de la malveillance, s'il y pénétrait jamais, trouverait toujours matière suffisante à vous tourmenter. Après bien des réflexions, bien des résistances de la part d'un militaire qui ne croyait pas au crime de sensibilité, notre petit auto-da-fé de précautions fut enfin résolu et accompli.

Malheureusement l'opération fut incomplète; une foule de papiers ne furent point compris dans le sacrifice, soit par négligence, soit par un noble mouvement de l'officier, qui eut plus tard à se repentir de cette généreuse imprudence.

En me quittant, au lieu de se rendre immédiatement de Dunkerque à Calais et de là à Douvres, Bichat ayant une lettre pressante du major Garnier, partit pour Gand où douze jours après il fut arrêté avec plusieurs autres Français, et mis à la disposition du procureur du roi. Mais le major Garnier se tira d'affaires, car il fut très poliment reconduit à la frontière de France.

Très entendue avec mes amis sur notre correspondance, je ne manquais jamais de trouver de ville en ville quelque énorme paquet de dépêches. Mais comme ma dernière halte avait été forcée, et qu'elle n'avait été cette fois officielle pour personne, je trouvai, poste restante, un paquet dont la possession immédiate m'eût été bien précieuse. C'était un souvenir, un secours, une pensée de la princesse Élisa, de ma généreuse bienfaitrice. Hélas! ma vie errante me priva et du plaisir de profiter à temps de cette surprise et du bonheur d'en exprimer ma reconnaissance. Moins poursuivie par le sort qui semblait me chasser de contrées en contrées, j'eusse pu vous prouver que le temps, le malheur, l'éloignement n'avaient point altéré les sentimens d'une femme dévouée à toutes vos fortunes, et qui n'avait pas besoin d'un dernier bienfait pour être prête à courir encore au bout du monde pour vous servir.

La lettre de la princesse Élisa m'engageait à m'embarquer pour aller la rejoindre à Trieste; une lettre de change de 2,000 francs accompagnait l'invitation. J'étais heureuse, je dévorais déjà l'espace qui se trouvait entre moi et ma bienfaitrice; je sentais pourtant quelque peine de laisser en souffrance les intérêts dont je m'étais volontairement chargée. Je sentais qu'en partant les lettres qui pouvaient m'arriver resteraient sans réponse, et que mon brusque départ allait être funeste à beaucoup d'amis. J'étais dans une étrange alternative de joie sur mon avenir et de crainte pour celui des autres; je n'ose affirmer la résolution que j'aurais pu prendre, si les nouvelles de Paris n'eussent tranché toutes mes irrésolutions en me présentant la nécessité de ce départ. Triste sort des proscrits! ils raisonnent toujours leur situation, et ils ne savent pas qu'elle se décide toujours malgré eux et sans eux. Dans le nombre des lettres que je venais de recevoir, il y en avait une de mes amis de Bruxelles; on m'y parlait d'un précis historique que le général Berton avait publié sur les fautes de la journée de Waterloo; lorsque je vis qu'on m'engageait à y répondre, je me surpris à hausser les épaules. J'étais si loin de toute espèce de prétention d'auteur, que je trouvai la proposition ridicule; mais quand j'eus lu l'ouvrage, qui me sembla une sorte d'accusation contre une gloire sortie pure même de la mort, j'oubliai la faiblesse de mes talens pour ne songer qu'à mes devoirs d'amie.