Le capitaine Mil… me renouvela l'exposé de toutes les raisons qui devaient me faire préférer la Belgique pour asile; tout notre petit conseil d'amis opina pour ce parti. En attendant, je quittai Boulogne pour me rendre directement à Dunkerque, où j'avais une lettre de change à toucher, dernier débris de ma fortune, avec la détermination de me rendre de là à Ostende, afin de me rapprocher de ma famille, de laquelle je croyais avoir le droit de réclamer ma mince pension. Après de bien sincères adieux de la part de mes hôtes, je me mis en route pour Dunkerque.
Une fois arrivée là, j'attendis l'heure de me présenter dans la maison sur laquelle j'avais une traite; l'argent touché, je fis mes préparatifs d'embarquement pour Ostende. Dans le trouble où venait de me jeter une lettre de Léopold retrouvée dans mes papiers, j'oubliai les précautions indispensables pour soustraire ma correspondance aux harpies de la douane; qu'on explique cette incroyable mobilité du coeur. La lettre de Léopold, pour laquelle j'avais eu le courage des refus au moment même de sa réception, dont le temps eût dû affaiblir les impressions, cette lettre m'inspirait, à trois mois de distance, des résolutions contraires. J'étais restée plongée dans une sorte d'anéantissement; j'allais prendre la plume lorsque j'entendis la cloche de l'hôtel. L'heure du départ de la barque était passée; mes effets seront partis sans moi, fut la seule réflexion qui me rendit à moi-même; je sonnai aussitôt, et la fille de l'auberge vint m'apprendre, en effet, que j'avais manqué l'heure, ajoutant, avec une stupidité intéressée, que, puisque je n'avais pas prévenu, ce n'était pas aux aubergistes à dire aux voyageurs de s'en aller. En arrivant à la barque, de Dunkerque, à Ostende, j'acquis de nouveau la triste conviction que mes malles étaient en avant et parties la veille. La personne qui me donnait cet avis avait éprouvé l'inquiète sollicitude des visiteurs des douanes. J'allais à mon tour passer par leurs mains, et j'en tremblais. Heureusement j'avais sur moi quelques uns des plus précieux papiers qui eussent pu me compromettre; mais mes terreurs n'en étaient que plus vives pour le reste. À peine arrivée, il me fallut retourner à Dunkerque, où je découvris enfin que mes papiers n'étaient point partis. M'embarquant de nouveau, j'eus occasion de m'apercevoir que j'étais accompagnée d'un observateur. J'inspirais un si vif intérêt à ce que Gilblas eût appelé la Sainte-Hermandad, que je fus réduite à faire quelque séjour dans la juridiction de ces messieurs, qui cependant, je leur dois cette justice, me rendirent le dépôt dont la perte m'avait condamnée à tant de marches et de contre-marches.
CHAPITRE CLXXXIII.
Le commissaire de police.—L'ami du général Lefebvre-Desnouettes.—Le colonel Seruzier.—Le marquis de Fontanes.—Le duc de Choiseul.—Papiers brûlés.
Quand tout nous abandonne, ce n'est que lorsqu'on s'abandonne soi-même que tout est perdu. J'ai toujours été si pénétrée de ce principe, que dans tous les événemens qui ont marqué ma carrière, j'ai tâché de me conduire en conséquence; à Dunkerque il fût encore ma règle. Je n'avais pas mis le pied à l'hôtel, qu'un ordre de me rendre chez le commissaire de police m'y suivit. L'objet que j'aperçus, déposé sur son bureau, me fit sentir combien j'allais avoir besoin de ne pas me laisser abattre par les persécutions de la fatalité. C'était un foulard dont je croyais avoir fait une cachette, et qui était resté dans la barque que nous venions de quitter. Des lettres de mes amis, des réponses, des notes de toutes les personnes qui s'intéressaient à leur sort; enfin une foule de ces choses dont l'obligeance ne peut refuser d'être dépositaire: tout cela ne formait point le noeud d'aucune entreprise séditieuse ou coupable, mais fournissait des motifs de surveillance, et des entraves très probables à mes voyages; enfin il y avait dans cette affaire matière à bien des désagrémens. Ils se fussent multipliés pour moi, si le commissaire de police ne se fût trouvé un honnête homme, un être compatissant et juste.
J'eus le bonheur de rencontrer, chez le fonctionnaire dont le titre me faisait trembler, Bichat, ami intime du général Lefebvre-Desnouettes. Il mérite une place dans mes souvenirs; mais que je me débarrasse de mon interrogatoire.
D'après ce que me dit le commissaire de police, j'avais été signalée par les agens du gouvernement français, comme étant en relation avec tous les anciens partisans de Bonaparte, en correspondance avec tous les généraux, comme liée en outre et protégée par des Anglais de distinction, et tous ennemis du gouvernement royal; que mes voyages n'étaient autre chose qu'une affaire montée; qu'enfin j'avais été notée à l'époque des troubles de Lyon comme amie intime de Mme de La Valette.
«Je m'en glorifie, Monsieur, répondis-je au commissaire; mon amie a été acquittée de la fausse accusation portée contre elle; mais eût-elle eu à subir la peine d'un délit politique, je l'avouerais encore, et j'aurais cherché à lui en adoucir l'amertume. Sa correspondance est en partie entre vos mains. Elle l'a adressée à l'amitié, et point du tout écrite pour les gouvernemens; vous y trouverez l'expression d'une âme souffrante. Des regrets ne sont pas des conspirations, aussi j'attends de votre équité que vous fassiez la part de la douleur et celle de la politique.» L'homme du devoir me regardait tout en classant mes papiers qu'il n'ouvrait pas. Nous étions dans son cabinet particulier, mon portefeuille ou plutôt ma cassette était devant lui, posée sur le foulard. On vint parler bas au commissaire; aussitôt il se lève et suit la personne. Le portefeuille était à portée de ma main, je n'avais qu'à l'étendre pour rentrer en possession de mes secrets les plus intimes, des confidences de mes amis, qui, au fait, m'appartenaient bien uniquement, et nullement à l'avidité inquisitoriale de la police. Avec la rapidité de la pensée les papiers passent près de mon coeur. Certes, ce n'était pas une mauvaise action; eh bien! mon coeur battait avec violence, et mes mains tremblantes parvenaient avec peine à cacher mon trésor. Le commissaire me laissa long-temps seule, ce qui fit qu'à son retour j'étais absolument remise. En y pensant depuis et d'après l'excessive indulgence de ce fonctionnaire envers moi, j'ai toujours supposé que sa longue absence fut un calcul de sa bonté même pour me laisser le temps de faire ce que je fis en effet.
En revenant auprès de moi, le commissaire continua l'inspection des lettres. Il ne s'ensuivit pas un terrible procès-verbal, mais une sage et bienveillante recommandation d'éviter des démarches qui éveillaient l'attention de l'autorité, et qui ne pouvaient que troubler mon repos et celui de mes amis, sans résultat. Ce brave homme visa mon passeport, et me conseilla de voyager avec ce seul papier plutôt que de m'exposer à oublier les autres. Je le quittai fâchée de mes premières impressions. À l'idée de ses terribles fonctions, je comprimai mon penchant à l'abandon, de peur que la voix du devoir ne fît taire celle de la générosité. À ma grande satisfaction, je quittai le cabinet du commissaire. Dans la seconde pièce j'aperçois Bichat, qui, avec un visage allongé d'impatience, se promenait en attendant audience. J'hésitais à l'aborder ou à lui parler; mais il mit fin à mon incertitude en venant à moi avec empressement. Je lui donnai le nom de mon hôtel et je fus l'y attendre.
Bichat vint me retrouver une heure après. Brave comme Desnouettes, dont l'intrépidité fabuleuse a laissé tant de souvenirs, Bichat avait partagé quelques unes des vicissitudes de son général. Mis à la retraite et officier jeune encore, il me raconta qu'assailli et sollicité par une foule d'anciens frères d'armes, il avait écouté leurs conseils, leurs projets chimériques; et que, mêlé sans le savoir à une entreprise dont il ignorait la fin et toutes les intentions, il avait lieu de craindre pour sa liberté; «et pourtant, ajoutait Bichat, je me suis tenu à l'écart. Obligé récemment de faire un voyage à Paris, mon beau-frère, qui en savait plus que moi, sans vouloir davantage, exigea par plus de prudence que je partisse pour la Belgique, jusqu'à ce que tout fût calmé. Nous avions quelques intérêts avec une maison de cette ville, et j'ai voulu m'en occuper, avant de quitter la France, peut-être pour toujours. J'ai passé par Amiens, Boulogne, Calais, et je me suis un peu trop arrêté. Pendant ce temps, les dénonciations ont été leur train; et tout cela m'a valu l'honneur involontaire de voir M. le commissaire, contrainte dont je ne me plains pas, puisque sans elle je ne vous aurais pas retrouvée.