Lors de mon premier voyage à Boulogne, j'avais connu une famille qui m'avait vivement intéressée; ce n'étaient que de bien petits bourgeois, mais que de vertus et de qualités se cachaient dans leur humble asile! J'eus encore à m'applaudir d'être restée fidèle à ce sentiment de bienveillance qui me fait un besoin de revoir les personnes dont j'ai eu à me louer. Ce qui me reste à dire me fait un devoir de ne point nommer cette famille; ma seule désignation sera celle de M. et Mme Louis. Je fus reçue par ces braves gens avec attendrissement; ils venaient de donner asile à un officier, dans lequel je reconnus un ancien camarade du général Poret de Morvan, et parent de madame de La Valette. Cet officier était à Boulogne pour attendre les facilités de s'embarquer. «On prépare une conspiration, me dit-il, et je voudrais être loin; car j'ai vu trente ans le feu de l'ennemi sans effroi, mais l'idée d'une arrestation politique me fait peur. Il est trop dur de se voir fusiller comme imbécile; tout le monde n'a pas le bonheur d'avoir un ange gardien, un bon génie comme les La Valette et Poret de Morvan.» Là-dessus il nous donna les détails de la courageuse conduite de l'épouse de ce général, qu'une ordonnance royale venait de rappeler en France.
Je n'avais point connu le général Poret de Morvan, mais j'avais entendu parler de lui par le maréchal Ney, avec l'enthousiasme d'un vrai juge. J'écoutai de la bouche de l'officier, et avec un incroyable intérêt, les détails de l'arrestation du général Poret de Morvan. «Vous étiez à la campagne de France, ajouta le capitaine Mil… Vous étiez à Waterloo; je n'ai donc pas besoin de vous raconter des exploits que vous avez en quelque sorte partagés; mais, Madame, toute cette gloire est aujourd'hui ce que nous devons le plus cacher; je vous conseille de retourner en Belgique; là, seulement, il nous est permis encore d'abriter nos souvenirs.»
Ce pauvre capitaine Mil…, qui trouvait des consolations à m'offrir, était frappé lui-même dans tous ses intérêts et tous ses amis. Parent de Tallien, il m'apprit que ce dernier ayant perdu la pension de 15,000 fr. que Napoléon lui avait accordée et dont il avait continué de jouir en 1814, était réduit à la misère. «Tallien vit à Paris dans un réduit obscur; si vous faites un voyage en France, allez voir un homme bon, généreux, de qui le monde entier s'est retiré. Naguère consul à Alicante, il y a contracté le germe d'une mortelle agonie.»
«—Est-ce qu'il n'a plus, m'écriai-je, aucune relation avec sa femme?
«—Aucune.
«—Quoi! elle est opulente, et l'homme dont elle a porté le nom, à qui elle dut le bonheur et la gloire d'arracher plus d'une victime à la mort, cet homme reste par elle abandonné!
«—Oui, Madame, le coeur de madame Tallien s'est entièrement fermé.
«—Détrompez-vous, madame Tallien est aussi bonne qu'elle fut belle. Ce que vous croyez de l'insensibilité n'est que l'ignorance de l'affreuse situation de Tallien. Voulez-vous que je lui écrive?
«—Écrire, non; mais si vous la voyez, tâchez de l'émouvoir en faveur de mon cousin. En le secourant, madame Tallien s'honorera elle-même, et cela consolerait doublement.
«—Je ferai, si je la rencontre, tout ce qu'il faudra pour l'émouvoir.»