«—Que je ne suis aux ordres de personne, que je ne reçois que mes connaissances, et que je ne veux pas faire la sienne.

«—Il faut dire comme cela?—Tout comme cela, et ne plus accepter de pareil message.»

Après cet accès de courage et de fierté par-devant témoin, je tombai dans un trouble extrême. Je n'étais point en coupable mêlée à la politique, mais mon coeur m'avait cependant jetée dans des démarches susceptibles des interprétations les plus dangereuses. J'avais en outre des lettres d'amis qui, sans être plus criminels que moi, les avaient également écrites sous des inspirations capables de compromettre. Je passai une nuit fort agitée, et en maudissant de nouveau le souvenir de D. L*** qui semblait me poursuivre.

Mon projet était de me rendre de Calais à Dunkerque, et de prendre la barque pour entrer en Belgique par Bruges. En descendant le lendemain matin, j'aperçus l'argus en grande conversation avec le garçon de l'hôtel, auquel il faisait subir un interrogatoire. Je me glissai jusqu'à l'escalier, où j'entendis ces mots de la bouche du quidam: «c'est une femme suspecte, une bonapartiste.»

«Vous n'allez pas, j'espère, l'arrêter ici à l'hôtel?

«—Malheureusement je n'ai pas d'ordre, mais elle est recommandée; elle à fait viser son passeport pour Bruges, elle ira par Dunkerque.

«—Oh! sans doute», répondit le garçon avec un accent qui me fit deviner que son intention était de m'avertir. L'honnête domestique vint me raconter bientôt que l'homme, comme il l'appelait, lui avait offert 40 francs pour lui laisser seulement voir le nécessaire qui recelait mes lettres. «Oh! Madame, servir ces gens-là, plutôt gratter la terre.» Je n'étais plus dans l'heureuse position de pouvoir récompenser de si nobles sentimens; j'offris deux pièces au pauvre homme qui n'en voulait accepter qu'une de quarante sous, parce qu'elle était trouée, et qu'il allait, disait-il, l'attacher à sa montre pour la conserver toujours. «Madame, ajouta-t-il, au lieu d'aller à Dunkerque, allez à Boulogne. Je vais faire charger vos effets; il croit que vous ne partez qu'après dîner, vous sortirez comme pour une simple promenade, vous monterez hors la porte, et vous pouvez être à Boulogne, à Amiens avant seulement que le mauvais génie ne sache votre départ.»

Je pris la résolution de suivre le conseil de l'honnête garçon; car, sans avoir des craintes positives, l'idée de cette escorte de police me poursuivait; puis ces voyageurs utiles ont souvent des velléités arbitraires qu'il leur est toujours facile d'exécuter, au moins un moment. Disparaître me parut encore le plus sûr, et sans délibérer davantage je rassemblai mes effets, payai ma carte, et, après avoir recommandé mon bagage à la prudence du bon Louis, je fus en me promenant attendre la diligence sur la route de Boulogne. Je fis de bien singulières réflexions pendant cette promenade, et je ne sais pas si je ne trouvais point quelque orgueil à me voir ainsi persécutée comme un grand personnage. Je me sentis alors une humeur d'héroïne contre toutes les chances que le sort pourrait me réserver. Au lieu de renoncer prudemment à tous ces voyages qui n'étaient pas mes affaires, je m'emportai à une orgueilleuse obstination de dévouement aux souvenirs. Assise sur la route, je rêvais péril, gloire et mort. «De tant de personnages célèbres que j'avais vus au plus haut degré de prospérité, que reste-t-il? me disais-je; l'exil… la mort.»

Jamais, ou du moins je puis dire rarement, l'idée de l'avenir pénétrait dans mon esprit, et le regret de tout ce que j'avais eu de luxe et d'abondance ne m'a jamais, je puis le garantir, coûté un soupir. Mais dans ce moment, seule sur un grand chemin, inquiétée dans mes démarches, n'ayant aucun plan fixe, n'osant reposer mon coeur sur le seul sentiment qui eût pu le soulager, accablée du sort de tous les objets de ma reconnaissance et de mon admiration, je puis dire que leur malheur seul me touchait encore.

Le bruit sourd de la diligence vint heureusement m'arracher à mes affreuses rêveries. Aussitôt je monte lestement, et m'informe du sort de mes effets. Le conducteur me dit d'être tranquille, que Louis a tout surveillé, et je crus voir une intention marquée dans ces mots. Je me trouvai dans la voiture avec un Anglais fort âgé et souffrant de la goutte, qui ne comprenait pas un mot de français. Je me fis une loi d'un rigoureux silence, et ne répondis que par le signe qui l'impose à tout ce qui se débitait dans la voiture; et, véritable événement! j'arrivai à Boulogne sans avoir proféré une parole. Que mon arrivée dans cette ville ressemblait peu à ma présence brillante du camp et de la campagne de 1804! Les rêves du bonheur avaient disparu pour moi comme ceux de la gloire pour ma patrie. Alors dans la ville tout était ardeur et haine contre l'Angleterre; aujourd'hui le nombre des Anglais y fait dominer une sorte de patriotisme étranger. Du reste, toute cette cohue britannique donnait à Boulogne un aspect mouvant et animé; ce n'étaient que courses, que promenades, que femmes et jeunes gens courant par cavalcades bruyantes dans tous les environs. Mon humeur n'était pas de nature à sympathiser avec ces bruyans plaisirs; mais il en était un que je voulais me ménager: c'était d'aller visiter la maison où j'avais passé un si doux moment d'attente. J'eus le bonheur de trouver le même appartement disponible, et il me sembla qu'en le louant pour quelques jours je reprenais possession d'une partie de mes souvenirs. Une fois installée, je m'empressai de satisfaire les inquiétudes que j'avais eues sur mes papiers. En fouillant mon trésor de secrets, d'émotions, de confidences, je trouvai beaucoup de choses suspectes, mais rien de coupable, et je pris le parti de ne rien détruire, mais de tout arranger de façon à échapper sûrement aux recherches susceptibles de me causer des ennuis. La précaution était excellente, et n'en fut cependant pas plus heureuse, comme on le verra plus tard.