Lord Édouard me reçut avec cette politesse aristocratique, véritable attribut des grands seigneurs anglais, et même avec une sorte de respect à ma seule invocation d'un nom auguste. Je lui expliquai le but de ma visite; il me comprit, et je le remerciai presque de la noblesse de ses refus de me servir presque autant que d'une promesse chaleureuse de dévouement. «Je prends séance depuis fort peu de temps au parlement, me dit-il; le ministère me déplaît, je suis d'un tempérament d'opposition; ma place a été bientôt choisie, je ne veux rien devoir, rien demander, pas même une bonne action à nos hommes d'État, qui d'ailleurs me la refuseraient. Je regrette bien vivement que mes devoirs parlementaires ne me permettent pas de remplacer celui que son haut rang eût mis au-dessus de ces convenances. Mais, Madame, ce que le membre de l'opposition ne peut faire auprès du pouvoir, le véritable Anglais, l'ami de l'humanité, doit s'en acquitter autrement. Je proposerai à mes amis une souscription pour vos réfugiés; moi-même je m'inscrirai à la tête, et comme mon offre au malheur sera considérable, l'idée de ne pas me céder en magnificence grossira la liste, et la bonne oeuvre est bien capable d'obtenir chez nous la fortune d'un pari.»

Je convoquai ma petite colonie le jour même, et lui fis part de ma démarche, de son résultat négatif sur un point, de son succès plus complet sur un autre. Mangrini parla le premier, et fit remarquer que, quel que fût le malheur de la position, des Français ne pouvaient accepter la proposition de lord Édouard, honorable pour lui, mais peu flatteuse pour eux: qu'isolément on pouvait accepter de qui offre, mais que faisant dans cette circonstance corps de nation, la thèse changeait; que le nom de Français était la seule chose qui leur restât, et qu'ils la pourraient compromettre par les apparences d'une aumône formée de l'or des étrangers, de ces étrangers surtout avec lesquels nous devions conserver le plus rigoureusement notre honneur.

Les avis furent unanimes, et j'avoue que par une verve égale de patriotisme, je partageai ces religieux scrupules que le ton noble, affectueux et digne de l'Anglais m'avait empêchée d'apercevoir dans l'effusion d'une intime conférence. J'écrivis à lord Édouard, séance tenante, et pour éviter les persécutions aimables qu'allait de sa part m'attirer sa manière de procéder, je résolus de quitter Londres dans les quarante-huit heures. Cela fut d'ailleurs une conséquence de nos projets dès lors avortés; chacun prit son parti. On convint de s'isoler, de disputer chacun de son côté contre le sort, de s'abandonner enfin à la fortune privée, puisque la fortune commune ne pourrait qu'être à charge à quelques uns, sans profit pour les autres.

Le lendemain même, je fis mes adieux à Mme Duvernot, non sans la remercier beaucoup de tous ses soins, car l'hospitalité, lors même qu'on la paie, mérite encore plus que votre argent, quand elle est aussi agréable que celle dont je venais de jouir.

CHAPITRE CLXXXII.

L'hôtel Meurice à Calais.—Inquiétudes politiques.—Les dames anglaises.—La pièce de quarante sous.—Départ mystérieux.

J'étais malade et triste en arrivant à Calais; je sentais que j'aurais dû rester à Londres encore: jamais traversée ne fut plus pénible. Je m'étais fait conduire à l'hôtel Meurice, après avoir subi l'ennui d'une inspection douanière fort superflue avec moi sous le rapport mercantile, car par goût et par honneur je déteste la fraude, mais visite qui était un peu plus utile sous le rapport de la politique. Dans mes papiers se trouvait un bagage de journaux anglais et belges, qui n'étaient rien moins qu'innocens, et dont l'entrée était interdite.

Après une courte toilette, je descendis au salon du magnifique hôtel que j'avais choisi. Mon oeil, naturellement inquiet et pénétrant, aperçut dans un des coins du salon, une figure dont l'impression faillit me faire tomber à la renverse: c'était l'âme damnée de D. L***, un de ces hommes de mystère comme lui, que j'avais vu chez lui, avec lui; qui dans les cent jours était très napoléoniste, se disant brouillé avec D. L***, mais le voyant toujours. Je ne saurais dire à quel corps appartenait cet homme, mais je l'avais souvent remarqué sous des habits très bourgeois, et des habits très militaires. Je fus tellement saisie par cette rencontre, que je me demandais in petto: ai-je quelque chose à redouter? J'ai eu de la compassion pour le malheur, mais on n'est pas factieuse pour avoir été sensible. Cependant le système des interprétations peut faire sortir le crime de la pensée la plus pure, et alors je me rappelai qu'il y avait dans mes papiers quelques strophes à Napoléon, sur l'hospitalité qu'il avait demandée à l'Angleterre, qui la lui avait donnée dans une prison, sur un rocher, au bout du monde. Au souvenir de l'indignation qui m'avait dans ce moment rendue poète, je tremblai de l'énergie de ma philippique, et me sentis atteinte d'une sueur froide. J'étais comme clouée à ma place par un pouvoir d'imagination plus fort que ma volonté, et je restai à regarder le basilic dont l'aspect m'avait pétrifiée. La foule qui arriva pour se placer à table me força de changer, et je me trouvai malgré moi portée tout auprès de l'être que j'aurais voulu expédier à deux mille lieues de là. J'étais bien sûre de me préserver de ses questions par le silence, mais j'étais, d'un autre côté, bien convaincue que tout ce qui pourrait se dire serait soigneusement écrit: j'étais au supplice.

Le dîner finit sans que l'argus osât me regarder. Il perdit même les frais de son attention, car, chose merveilleuse, une table d'hôte fut silencieuse; il est vrai que les Anglais y étaient en force. Je suivis l'exemple de leurs dames, dont la désertion fut prompte, et j'accompagnai les deux plus jeunes.

Deux de ces dames se donnaient un petit air d'importance en parlant italien. Je ne résistai pas à la vanité de leur montrer que j'étais plus forte qu'elles; je les saluai donc en italien, et de ce moment il n'y eut plus moyen de nous quitter. Leur politesse avait en une minute fait tomber toutes mes préventions; rien n'était moins pédant que ces deux charmantes Anglaises, et nous passâmes une soirée qui nous rendit pénibles les adieux du lendemain. Je les ai retrouvées à Londres plus tard, et j'aurai plus loin à rendre compte du vif intérêt qu'elles prirent à ma bizarre destinée. Le soir même, ayant appelé un des garçons de l'hôtel pour lui demander quelques volumes laissés avec mes bagages, cet homme en me les apportant m'annonça que le monsieur qui avait dîné à côté de moi me demandait un moment d'entretien. «Quel est ce monsieur? demandai-je; comment s'appelle-t-il?» Le garçon regarda autour de lui, puis, avec un air mystérieux, il me dit: «Je le crois, entre nous, Madame, un de ces voyageurs qui ne voyagent pas pour leur compte. Les maisons, les voitures, les paquet-boat en sont remplis; et, Madame, il en a toujours été ainsi. En douze années d'auberge on voit bien des gouvernemens passer, et entretenir des espions qu'ils mettent en croupe avec eux. Vous avez quelque chose d'extraordinaire qui affriande les curieux de cette espèce. Vous veniez de Londres, vous passiez pour veuve de militaire, les Anglais parlaient beaucoup de vous, c'en était bien assez pour l'intéresser. Que faut-il que je lui dise, Madame?