Il n'aurait vraiment tenu qu'à moi de me croire un agent diplomatique. Parmi mes nombreuses lettres, il s'en trouva une de Léopold. Je n'en citerai rien, parce qu'elle contenait l'expression d'un délire que je ne pouvais partager. Léopold me peignait en traits inconcevables, la préoccupation de son esprit, l'emploi entier de sa vie pour découvrir les traces de chacun de mes voyages. Léopold finissait par me dire qu'heureux enfin après tant de démarches, puisqu'il savait où j'étais, il m'envoyait un de ses amis pour me confier tout ce qu'il n'osait encore confier à son amie… à sa mère.

La lecture de cette lettre me jeta dans mille pensées plus extravagantes les unes que les autres; mais, le lendemain, ma raison fut encore victorieuse de ces nouveaux combats, et j'eus la force de ne répondre à Léopold que comme une mère. Quand je me rappelle tout ce que ce courage de refus me coûta d'efforts, je suis fière et heureuse de cet empire sur moi-même qui m'a valu, en échange des joies passagères que j'avais fuies, un de ces contentemens du coeur, une de ces ressources pures de la vieillesse dont l'affection, l'estime de Léopold me sont garans.

Après la lecture de la lettre de Léopold, j'avais un besoin de solitude, d'air et de liberté. On ne remporte jamais de grandes victoires morales sur soi-même, sans en payer l'effort par une espèce d'anéantissement physique; les courses, les promenades, sont mes ressources quand je tombe dans cet état. Je sortis donc en voiture et me fis conduire à Kensington; ce n'était point l'heure à la mode, l'heure du beau monde, plus ridiculement aristocratique en Angleterre que partout ailleurs, même dans le choix de ses plaisirs. Je pus donc m'enfoncer en toute liberté sous les ombrages de ce jardin royal plus beau que ceux de Paris, car il met mieux, si je puis m'exprimer ainsi, la campagne dans la cité la plus populeuse; les cerfs et les chevreuils y courent avec cette indépendance qui vous transporte à cent lieues d'une capitale, véritable Babel de la civilisation. Là, appuyée au pied d'un arbre, je me laissai aller à tout ce désordre d'idées où vous jette le retentissement d'une grande passion; là, je n'étais plus une femme combattant son coeur avec sa raison; je redevenais un être faible et ému, ne regrettant pas une immolation, un devoir, mais ressaisissant avec délices les riantes images, les douces chimères du sentiment que j'avais étouffé; les heures s'écoulaient, dans ce rêve enivrant, j'oubliais les années, les obstacles, les distances; j'oubliais tout, excepté Léopold. Je venais de faire un acte de vertueuse raison; mais les vertus humaines sont si peu de chose, que je dois avouer que la mienne, dont peu de femmes eussent pu être capables après pareil assaut, ne tint peut-être qu'à l'absence de l'objet qui la mettait en péril. Cette absence me sauva seule d'une faiblesse qui m'eût rendue à jamais malheureuse, car elle m'eût privée de tout droit de m'estimer moi-même.

Toutefois, je me levai plus forte que je ne m'étais assise; le parc commença à s'animer par la foule élégante des deux sexes. La curiosité de ce spectacle m'arracha au trouble de mes émotions. Je remarquai le nombre incroyable de jolies femmes; mais ce qui en diminuait peut-être le mérite, c'est qu'elles paraissaient toutes l'être de même. Quoiqu'en général les femmes anglaises soient grandes, ma taille parut fixer l'attention des belles promeneuses, et ne voulant pas subir l'importunité de tant de regards, je doublai le pas, et mis encore plus d'empressement dans cette espèce de fuite, à la vue d'un groupe de ces jeunes fats dont Londres fourmille, et qui ont dans ce genre une supériorité réelle sur ceux de Paris. Ne connaissant pas du tout les localités, je m'égarai complétement; au lieu de sortir du parc, je m'y enfonçai encore davantage. Quelques jeunes gens avaient l'air de vouloir me barrer le chemin: je levai mon voile, les engageant en français, et d'un ton très expressif, à me laisser l'espace libre; aussitôt l'un des plus jeunes me regarde, et s'écrie: «Quoi! mon Dieu! Madame de Saint-Elme, c'est vous? Vous, à Londres?» Je ne remis pas dans le moment le jeune Châteauneuf[24]; mais, heureuse de m'entendre interpeller en bon français, je répondis avec un joyeux sourire; j'acceptai aussitôt le bras qu'il m'offrit, après avoir congédié ses amis. Je l'avais alors reconnu.

Armand de Châteauneuf était la rencontre la plus agréable que je pusse faire à Londres; il y était pour ainsi dire naturalisé, tant par ses divers voyages que par un long séjour. Il m'offrit ses services, et je les employai utilement pour quelques uns de nos malheureux compatriotes. Châteauneuf me reconduisit, et, une fois rentrée chez moi, raffermie dans toutes mes idées de devoir, j'écrivis de nouveau à Léopold, et dans des termes qui, moins courts et plus tendres, pussent lui persuader et lui faire partager ma résolution raisonnable. Au surplus, voici cette lettre:

CHER LÉOPOLD, MON AMI, MON FILS,

«Lisez-moi sans trouble, il y va de votre bonheur et de tout mon repos… Je ne veux entre nous d'autre juge que votre coeur. Votre lettre, si vivement désirée et si affligeante, cette lettre me décide à rendre nos destinées inséparables, et je vais vous en expliquer les seuls moyens. Oui, Léopold, je consens à vous appeler près de moi. J'accepte votre appui, mais à une inexorable condition, c'est que j'acquerrai un fils et vous une mère, mais seulement une mère. Je ne vous blâme point de fautes déjà expiées; je vous plains trop sincèrement pour vous trouver encore coupable. Il faut, en attendant votre congé, prendre une permission de trois ou six mois; il faut les aller passer dans le lieu de votre naissance, ou du moins là où s'écoula votre enfance. Vous ne pouvez douter de l'émotion que m'ont causée les détails de votre blessure; mais je n'y répondrai pas en ce moment, car j'ai besoin de ma raison, et je l'exposerais. Tant que vous serez militaire, cher Léopold, j'exige que vous ne m'interrogiez jamais sur mes amis, sur mes voyages, sur mes relations; je ne fais rien dont j'aie à rougir; tout ce que je fais est de souvenir, et mes souvenirs sont ma vie; mais je ne dois pas les mettre en contact avec vos nouveaux devoirs. Écrivez-moi, en ne me parlant que de vous et de moi. Réglez vos intérêts sans songer à moi. Plus de lettres comme le commencement de la dernière. Votre dévouement, je l'accepte; votre amitié, j'y réponds par l'amitié la plus tendre: mais le mot d'amour prononcé, nous séparerait à jamais. Si j'avais besoin d'argent, c'est à vous, mon ami, mon fils chéri, que j'oserais dire: Aidez-moi! Adressez-moi toujours vos lettres poste restante. Vous me demandez si l'Angleterre est un beau pays? Non, et il me faut pour en supporter le séjour l'objet important qui m'y a conduite. Si votre attachement s'épure, si à tout votre attachement vous joignez une raison qui me rassure, nous irons au printemps prochain visiter l'Italie. Oui, je conduirai le fils de mon adoption sous les doux ombrages de Val-Ombrosa, où, me retraçant mon heureuse enfance, je veux, par la religieuse image de ma mère, en apprendre moi-même les devoirs sacrés. C'est demain l'anniversaire de votre naissance, cher Léopold; vous avez vingt-trois ans: j'en ai eu trente-neuf il y a six jours. Ainsi me voilà atteinte par la fatale quarantaine; ce sera la plus heureuse époque de ma vie, si je trouve dans votre coeur les sentimens qui peuvent seuls répondre à l'attachement, à l'amour de mère que je vous ai voués pour la vie.

«Ida Saint-Elme.»

Les combats que j'avais eu à soutenir avec moi-même m'avaient absorbée depuis quelques jours, et toute ma sensibilité employée pour mon propre compte s'était, sinon refroidie pour le service de mes compatriotes, du moins singulièrement ajournée dans toutes les démarches que j'avais promises. Mon coeur une fois plus tranquille, ma raison un peu plus raffermie à l'égard de Léopold, je repris mon activité, et ce dévouement aux autres, en même temps que je le remplissais comme un devoir, me soulagea comme une distraction. Ceux de mes compagnons de voyage qui s'étaient détachés dans diverses directions, revinrent successivement à Londres, mais sans avoir pu réussir à nouer un ensemble de volontés et de ressources. C'étaient les belles promesses de Paris qui s'en allaient en fumée, les correspondances de Belgique qui avaient manqué, la diversité des opinions empêchant d'agir, enfin toutes les mille difficultés que les proscrits et les malheureux se créent à eux-mêmes, rien n'avait été épargné par le sort contre nos projets.

Pour redonner à mes amis un peu de ce courage, qui naît de l'union et du bon accord, je tentai, auprès d'un grand personnage, une démarche qui, en leur assurant la protection sinon ouverte, du moins efficace du gouvernement anglais, les enchaînât comme malgré eux à un centre d'action et de volonté. Ce personnage, que j'avais entrevu quelquefois à Bruxelles auprès du duc de Kent, m'avait peu remarquée; mais le prince généreux qui m'avait traitée avec tant de bonté, m'avait parlé du jeune lord *** dans les termes d'une grande confiance, et sur ma recommandation, l'avait prié, quand il retournerait à Londres, de s'intéresser à quelques Français fort persécutés. Je pensai qu'en me présentant chez le jeune pair, le souvenir de son royal ami suffirait pour qu'il me facilitât quelques ouvertures utiles auprès des puissances.