Nous arrivâmes en causant à Cantorbéry; je ne voulus pas accompagner ces messieurs pour aller, en courant, visiter la cathédrale; on ne s'arrête que peu d'instans à Cantorbéry; et quand je voyage, je veux avoir tout le temps de sentir à mon aise la beauté des objets.
De Cantorbéry à Worchester, la vue de la Tamise excita l'enthousiasme de Mangrini. Ces sites bien élégans, ces eaux bien limpides, avaient trop de monotonie pour mon coeur; il me faut des spectacles plus mouvans, plus de grandiose, il faut à mon imagination les Alpes ou l'Océan.
À Worchester, Mangrini rencontra un autre exilé de sa connaissance et qui était aussi de la mienne, quoique je ne le remisse pas; c'était Charbonnières, conventionnel que j'avais quelquefois rencontré chez l'amiral Gantheaume, et que la société de l'amiral, qui n'était pas celle des jacobins, séparait des agens intéressés ou coupables de cette époque si cruelle de la terreur.
Charbonnières était en effet d'un caractère élevé et généreux; opiniâtre, il est vrai, à la manière de Carnot dans son républicanisme romain, mais aussi le plus intègre des hommes; attaché long-temps au ministère de la marine, il s'y était fait estimer et chérir jusqu'au moment où la loi d'amnistie du 12 janvier 1816 le rejeta loin d'une patrie qu'il aimait toujours.
Après les premiers embrassemens des deux camarades, Charbonnières parla à son ancien commensal de trois autres amis qui se trouvaient également à Rochester, dans l'espoir d'y voir arriver le général Lefebvre-Desnouettes, dont l'absence prolongée leur causait les plus vives alarmes.
Mangrini avait des lettres de change sur un banquier de Londres, qui devaient servir à son embarquement. Je sus depuis qu'il en employa la plus grande partie au soulagement des amis qu'il venait de rencontrer. Avec Charbonnières il venait de retrouver le célèbre Cambon, le grand financier de la Convention, qui, par une contradiction commune dans ces temps, sut allier à toute la douceur des moeurs privées toute la frénésie des passions politiques; vieillard chez lequel l'âge n'avait amorti aucun des principes de sa jeunesse, et qui, ayant reparu à la Chambre du Champ de Mai, avait par cette seule apparition gagné l'exil. J'avoue qu'en voyant de près dans le malheur des âmes qui savaient le supporter avec noblesse, qu'en écoutant les récits de leur vie passée, des effroyables nécessités qui avaient presque toujours pesé sur leurs actions, je revenais un peu de l'ancienne horreur que certains noms avaient toujours excitée en moi.
Cambon me parut instruit, peu aimable, regrettant les désastres de notre gloire militaire, et ne maudissant point sa patrie. Au milieu de tant d'événemens qui venaient de précipiter une partie de l'Europe contre l'autre, la grande préoccupation de Cambon, sa grande colère était encore contre les nobles et les prêtres. Il les haïssait avec une franchise qui à tout instant lui échappait. Les ministres du culte anglican ne lui plaisaient pas plus que les catholiques; et, à défaut de capucins, il épanchait sa bile à Londres contre les quakers. Eh bien, à quelque temps de là, j'ai appris de la bouche de Tallien un fait qui contraste singulièrement dans la vie de Cambon avec son antipathie si violente contre toute association religieuse: après quelques observations, il avait laissé libre la vocation d'une de ses soeurs, entrée dans un couvent, et était resté son protecteur et son ami.
Une fois installés, notre petite colonie s'occupa du sort commun de tous les exilés à secourir. Cambon, en assemblée générale, pensa que pour assurer les moyens, d'un embarquement avantageux il était bon de se concerter avec la Belgique et une société d'hommes généreux, très ardens à y seconder l'entreprise du Champ-d'Asile. J'offris mes services, ma présence en Hollande pour cet objet important. À cette proposition, tous ces Messieurs m'entourèrent avec des acclamations de reconnaissance. Rien cependant ne fut encore arrêté. Mais le lendemain on prit un parti sur la cotisation de dévouement et de démarches que chacun devait apporter à la cause du malheur. On pensa que mes relations avec un illustre personnage pouvaient rendre ma présence plus utile à Londres. Je devais donc y rester avec le major Maingredini. Cambon eut Douvres pour mission, Charbonnier et Tareni Maidstoe, tous avec des recommandations, et, ce qui est la meilleure, avec une bourse bien garnie. J'étais descendue à Londres dans le Strand, chez une dame qui tenait des appartemens garnis fort propres, mais dépourvus de cette élégance, de ce luxe qu'on se donne à Paris avec seulement de l'aisance. Londres est encore bien en arrière pour la distribution et l'ameublement des maisons; mais tout ce qui tient à la propreté extérieure y est soigné jusqu'à la coquetterie, comme en Hollande. Mon hôtesse paraissait une fort bonne personne, parlait fort passablement le français, et était assez favorablement disposée pour notre nation; elle nous dit, presque dès la seconde parole, qu'elle attendait un de nos généraux exilés. Le major qui m'avait accompagnée pour le choix de ce logement, m'offrit de se charger de toutes les informations qui pourraient faciliter mes démarches. Je le remerciai de son zèle officieux, sans en être touchée le moins du monde. Je ne sais quoi retenait ma confiance. Ce jour-là il revint le soir chez moi, tout consterné, m'annonçant qu'il était forcé de repartir pour Douvres, où il avait oublié son portefeuille. Aussitôt il m'entra mille vilains soupçons dans l'esprit, et assez justement.
Mon hôtesse se prit tout à coup pour moi d'une tendresse à laquelle je répondais très peu, et qui m'impatientait fort. Il faut à mon coeur des témoignages d'amitié auxquels la physionomie puisse me faire croire, et j'avoue que la glaciale figure de miss Buller détruisait à mes yeux toutes les expressions de son subit attachement. Ne me sentant aucune sympathie d'affection pour l'ennuyeuse Anglaise, je m'occupai de chercher un appartement où ma liberté fût plus entière. Je m'arrangeai à merveille avec une veuve française qui demeurait dans Bond-Street. Pour comprendre tout ce que ce nouvel arrangement avait d'agréable pour moi, il faudrait savoir à quel point, dans mes courses, j'aime à rencontrer des compatriotes. Un instinct invincible m'emporte vers des contrées étrangères, et dans ces contrées étrangères un second mouvement de mon coeur m'y rend nécessaire de ne parler presque que de ma patrie.
La physionomie ouverte et spirituelle de Mme Duvernot équivalait, pour ma confiance, à dix années d'intimité. Elle élevait avec elle la fille d'une soeur malheureuse, et cet aimable enfant rendait sa société encore plus douce et plus animée. Mon appartement répondait à mon exigence et à mes habitudes; il était assez élégant pour me faire souhaiter d'y prolonger mon séjour; mais quand mes yeux se portaient sur le triste ciel de Londres, je sentais comme une impossibilité d'y respirer heureuse; et le mois que je devais passer à Londres m'eût paru un siècle, sans ce charme d'un intérieur où toutes les conversations me reportant aux souvenirs et aux intérêts de la France, me faisaient presque oublier que j'en étais absente. Une des premières questions que m'avait adressées Mme Duvernot avait été relative à mon compagnon de voyage. Je lui nommai le major. Ayant été en relations avec presque tous les Français que les derniers changemens politiques avaient amenés à Londres, elle me promit de sûres informations sur mon compagnon de route. J'en rendrai compte plus loin, et l'on sera peut-être étonné de toutes les formes que savait prendre le plus odieux espionnage, pour ajouter encore aux malheurs de l'exil ces mille piéges du faux intérêt devenant bientôt un surcroît de surveillance. Je n'étais pas installée depuis huit jours, que déjà ma correspondance devenait active.