«—Mais vous êtes fou, mon pauvre ami; songez-vous que nous sommes à
Douvres?
«—Oh! j'en ai dit bien d'autres! J'ai prédit, car j'étais sur mon trépied, que la France se relèverait un jour grande et forte, qu'elle étendrait un bras vengeur des funérailles de Mont-Saint-Jean; alors, bravement, ils se sont tous mis contre moi; j'ai proposé la partie, un à un, à six des plus furieux, ils m'ont répondu en me montrant leurs poings fermés; je les ai appelés poltrons, et puis ils m'ont laissé tranquillement partir.»
Quelques Anglais entrèrent alors; ils regardaient tous mon bon Mangrini, et dix minutes après il était au milieu du groupe, criant, pérorant et disant hautement, dans la salle d'une auberge de Douvres, ce qu'on n'aurait pu, à cette époque, dire dans un salon à Paris. La dispute allait finir, je le crus du moins, comme une réconciliation britannique, par un bol de punch; mais malheureusement un des adversaires avait parlé de Naples, de Nelson, et Mangrini ne se posséda plus; il reprocha aux Anglais la conduite barbare de leur amiral envers le malheureux Corraccioli, qui valait à lui seul mieux qu'une flotte. On disputait encore quand le major Garnier rentra; je m'étais tenue à quatre pour ne pas prendre part à l'action; on n'avait pas fait attention à moi plus qu'aux autres voyageurs, et mes cheveux encore presque blonds, mon teint assez frais, m'avaient sans doute, à Douvres comme à Bruxelles, fait prendre pour un enfant de la Grande-Bretagne. Garnier, en m'adressant la parole, détruisit l'illusion, et j'entendis trois ou quatre fois répéter french lady, et tous les yeux se tournèrent sur moi; il y eut un jeune anglais qui m'interpella avec beaucoup de politesse, comme arbitre contre le fougueux Mangrini. Je déclinai ma compétence, disant qu'il s'agissait d'un de mes compatriotes, et que, son emportement à part, je trouvais qu'il avait non seulement raison, mais que je remerciais sincèrement Mangrini de son zèle à défendre la gloire française, et surtout de son horreur pour un genre de combat que, dans tout autre pays, en France surtout, on appelle la bravoure du peuple. J'ai retrouvé depuis, à Anvers, ce jeune Anglais appelé Charles. Dunderdale me regarda avec un air où ma vanité flattée me fit trouver de l'admiration; ce qu'il me dit de mon enthousiasme pour la gloire militaire de la France nous lia aussitôt d'amitié. Celui-là était un véritable Anglais, plaçant son pays au-dessus de tout, mais par suite des mêmes idées, n'estimant également chez les autres que l'ardente préoccupation et l'exclusif amour de la nationalité: «Et tenez, Madame, je préfère une Française qui parle comme vous de notre victoire du Mont-Saint-Jean, à d'autres belles dames de France que j'ai vues embrasser les bottes de nos cavaliers, et adorer la pâle figure de notre Wellington. Vous voyez donc que la prévention n'a aucune prise sur moi; mais je ne cède jamais non plus à celle des autres, et ce M. Mangrini était à son tour bien grossier d'insulter les gens chez eux.» M. Dunderdale parlait parfaitement français, et je ne trouvais pas un mot à dire à sa réponse sage et modérée. Pour finir la dispute, il proposa de dîner ensemble et de porter un toast aux braves des deux pays: «Oui, volontiers, disait Mangrini, mais avant tout, au retour de la gloire française!
«—Pas au détriment de ma patrie, pas comme vous le pensez, Monsieur,» répliqua Dunderdale. J'avais, pendant toute cette discussion, observé assez attentivement le major Garnier, et je ne fus satisfaite ni de sa physionomie ni de son action; car avec son air d'être uniquement occupé de la rédaction de la carte, il écrivait avec une dextérité qui ne m'échappa point tous les détails de la scène, et quand nos yeux se rencontrèrent, ses regards et ses grimaces d'intelligence me rappelaient la scène de Jacquinet d'Une Folie[22]; et l'envie me prit de dire aussi au major, comme la pupille du malin tuteur: «Je crois que cet imbécile me fait des signes.» Un peu plus tard, je ne m'aperçus que trop que le major méritait une épithète plus énergique.
Enfin, grâce à l'aimable et bienveillante intercession de M. Dunderdale, tout se calma; on dîna du meilleur accord; les toasts furent portés à la gloire des braves morts à Waterloo, et aux braves de l'Angleterre; ce dernier, non sans une grimace de la part de Mangrini. Dunderdale nous fit des adieux d'ami, et s'embarqua pour Calais; et Garnier, Mangrini et moi, après avoir, chacun dans une chambre dépourvue de tout le superflu nécessaire, passé une détestable nuit, nous montâmes sur la galerie d'une voiture élégante, parfaitement attelée, et roulâmes avec la rapidité de l'éclair jusqu'à Londres, par le comté le moins beau de l'Angleterre, mais qui, pour les étrangers, offre encore l'aspect d'un immense parc régulièrement, c'est-à-dire ennuyeusement, vert et beau.
CHAPITRE CLXXXI.
Route de Douvres à Londres.—Rencontre.—Les proscrits.—Lettre de
Léopold.
Si le ciel de l'Angleterre n'était pas chargé, même dans la plus heureuse saison, de cette froideur nébuleuse qui n'offre jamais aux yeux l'éclat de cette pureté azurée dont brille l'Italie et même la France, l'Angleterre serait un assez beau pays; et quoique le comté de Kent en soit la moins belle partie, nous trouvâmes encore admirable l'uniforme magnificence des routes, des prairies et des jardins. Il y a entre les paysages anglais et ceux de la Hollande une grande ressemblance; mais j'aime mieux ceux de ma patrie. Le nom du duché de Kent, que je parcourais, me rappelait tout naturellement le souvenir d'un bienfaiteur trop tôt enlevé à ma reconnaissance, et ce souvenir embellissait la contrée.
Le major Garnier tenta de me tirer de la rêverie profonde dans laquelle j'étais tombée, en me parlant d'un projet dont le charme disparaissait à mesure que j'avançais. Je ne lui répondais qu'avec la plus désobligeante distraction, et l'ennui de la route ne diminuait que par les piquantes boutades de l'impétueux Mangrini. Sa conversation s'élevait quelquefois, et son esprit riche en lectures et en souvenirs m'était d'une précieuse ressource. Il passait en revue tous les personnages célèbres qu'il avait connus: j'appris dans ses confidences plusieurs traits de la vie du célèbre auteur[23] de Fénélon et d'Henri VIII, qui me donnèrent, pour son caractère, autant d'estime que j'avais eu d'admiration pour son talent. Mangrini, qui avait été secrétaire d'un des membres du Comité de salut public, et qui, dans une position forcée mais confidentielle, avait vu à fond la vérité des hommes et des choses, défendait avec un accent de coeur Chénier de l'accusation d'avoir trempé dans la condamnation de son frère: «J'ai vu, s'écria Mangrini, Marie Joseph solliciter au risque de sa vie, auprès des bourreaux Marat et Robespierre, la grâce d'André. La haine des partis, toujours prompte à inventer des fables atroces, l'a appelé terroriste; mais je sais, moi, à la rage avec laquelle les jacobins purs parlaient de lui, qu'il ne participa jamais à leurs crimes. Il a sauvé des victimes et il n'en a point fait. Le général Montesquiou et Talleyrand lui doivent leur retour en France. Ce ne fut qu'après le 9 thermidor que Chénier eut quelque crédit dans les affaires; lisez ses vers adressés aux mânes de son malheureux frère: d'ailleurs, s'il eût été couvert de son sang, eût-il osé se réfugier dans les bras de sa mère?
«Ce raisonnement me suffit, je n'en veux point d'autre, m'écriai-je à mon tour; je vous remercie de cette religion d'amitié pour un homme célèbre.»