Au lieu de me fatiguer le cerveau à chercher les motifs et l'auteur de ce singulier billet d'invitation que je venais de recevoir, au lieu de réfléchir, je me mis à agir cette fois comme toujours. En deux fois vingt-quatre heures, j'étais maîtresse du pactole anonime qui venait de couler pour moi, et ce qui est bien autre chose pour ma nature volcanique, j'avais repris avec l'idée d'une course nouvelle, d'une romanesque entreprise, la fraîcheur et la santé qui avaient si mal à propos fui d'un visage qui avait bien assez des années, et que le surcroît des souffrances physiques était venu fort mal à propos assiéger.

À peine en chaise de poste, il me sembla que je redevenais jeune et brillante; et ce dernier argument, en faveur d'un voyage aussi étrange que celui dans lequel je m'étais jetée, on voudra bien reconnaître qu'il était irrésistible pour une femme. D'ailleurs, j'avais tellement l'habitude des choses et des événemens extraordinaires, que l'invraisemblable même commençait à me paraître tout naturel. Les seuls soupçons qui me vinssent à l'esprit, avec une apparence d'application possible sur la source de l'événement qui était venu me chercher à Bruxelles, tombaient sur lord Édouard, cet Anglais généreux, ce noble ami du duc de Kent, dont j'avais pris si brusquement congé lors de ma première apparition dans la capitale de la Grande-Bretagne. Depuis ce temps, je n'avais eu avec lui aucune relation; mais, alors, j'avais cru produire sur lui quelque impression, et, soit souvenir, soit arrière-pensée de profiter de mon caractère entreprenant, je me figurai qu'il avait pu, dans tous les cas, songer à moi dans l'intérêt de ses amis de l'opposition, au moment où le procès de la Reine multipliait de tous côtés les mines et les contre-mines d'un grand mouvement politique.

J'imaginai bien encore que tout ceci pourrait être une mystification de quelques uns de ces innombrables intrigans qui ont toujours rôdé autour de la Contemporaine pour faire tourner à leurs projets l'exaltation de sa pauvre tête, très disposée aux aventures, mais jamais avec les idées d'intérêt ou de politique, que j'ai toujours repoussées quand je les ai aperçues. Cependant je trouvais la mystification un peu trop dispendieuse pour ceux qui auraient pu l'organiser, les arrhes des entrepreneurs trop considérables; car, enfin, on ne mystifie pas d'ordinaire avec indemnité préalable pour les mystifiés. Plus je réfléchissais, ainsi qu'il arrive toujours, des profondes méditations sur un objet qui conduisent souvent à plus de doutes et d'incertitudes, et moins je devinais ce nouveau et mystérieux accident de ma destinée; mais ce qui achèvera de confondre la pénétration de mes lecteurs comme elle confondit dans le temps la mienne, c'est qu'une fois arrivée à Londres, je n'entendis plus parler de rien, et ne pus me mettre sur la voie de la combinaison qui m'y avait appelée. Lord Édouard, que j'y vis plusieurs fois et auprès duquel je m'en expliquai avec franchise, me dit que j'avais très bien fait de venir; que je serais peut-être utile aux bons, mais qu'il était étranger à l'affaire. J'eus beau insister, je n'en pus obtenir davantage, et j'ai toujours cru cependant que le solliciteur secret ne pouvait être un autre, et que ces dénégations n'étaient qu'une ingénieuse libéralité pour m'empêcher de rendre la somme dont j'avais été gratifiée.

Quoi qu'il en fût de toutes mes suppositions et des démarches innombrables auxquelles je me livrai pour saisir le fond de toute cette affaire, je n'en entendis plus parler, une fois à Londres; elle est restée impénétrable, et mon séjour se prolongea en vain pour ma curiosité à cet égard. Mais j'en pris mon parti: j'engage mes lecteurs à imiter ma résignation; si je ne découvris pas ce que j'allais chercher, je surpris beaucoup de choses que je ne cherchais pas; et, à défaut du mot d'une énigme, on trouvera dans mon second voyage en Angleterre des vérités et des révélations plus importantes que celles qui pouvaient concerner ma personne. Plus grands que moi occuperont la scène dans les chapitres qui vont suivre, et mes impressions s'agrandiront de toute l'importance des événemens et des personnages qui se pressèrent sous mes yeux pendant un séjour de plus de six mois.

CHAPITRE CLXXXV.

Arrivée à Londres par la Tamise.—Douane et Alien-Office.—La reine.—Portraits de famille.

Lors de mon premier voyage, tout entière à mon enthousiasme pour les proscrits, je n'avais cherché qu'eux sur les bords de la Tamise: ma plus vive émotion, c'était un portrait de Napoléon qui l'avait fait naître; je me promettais cette fois de ne plus me contenter de voir l'Angleterre à travers le voile nébuleux de son climat, mais de pénétrer au moins dans quelques unes de ses maisons et d'en enlever le toit, comme l'Asmodée de Lesage le fit pour celles de Madrid en faveur de don Cléophas. Mais que les damés anglaises, si réservées, si jalouses de leurs foyers domestiques, ne s'effraient pas d'avance de mes révélations: à l'âge où j'ai reçu en Angleterre des complimens qui pouvaient me rappeler ma jeunesse, Asmodée n'était que trop réellement pour moi un diable boiteux.

J'arrivai dans Londres par la Tamise, orgueil de la nation britannique; long-temps encore avant de se confondre avec la mer, le fleuve-roi, par son immensité et par la foule de navires qui se croisent en tous sens sur son sein, paraît lui-même un autre Océan; quand ses rivages se rapprochent l'illusion dure encore, grâces au nombre des mâts à travers lesquels il faut les chercher. Enfin Greenwich se montre, monument rival de l'Hôtel des Invalides; et à quelques milles plus loin, on découvre la coupole de Saint-Paul, au milieu des mille clochers en pointes qui semblent en quelque sorte continuer la forêt de mâts du port de Londres. À peine débarquée et échappée aux mailles du vaste filet auquel il me prend fantaisie de comparer l'inquisition de la douane, j'allais me faire inscrire, je ne sais trop par quelle idée, comme italienne à l'Alien-Office: «Gardez-vous-en bien, me dit un de mes compagnons de voyage avec qui j'avais échangé quelques paroles de la langue du Tasse, on vous prendra pour un des témoins du procès de la reine, et il vous faudra opter entre l'ovation ou les huées, suivant l'opinion que vous laisserez percer au sujet de la question qui occupe aujourd'hui la Grande-Bretagne.» Je préférai donc en cette occasion mon origine hollandaise; cependant je pensai avec plaisir que le drame de cette cause extraordinaire devait donner au pays cette physionomie de sédition qu'on dit lui aller si bien. C'était pour moi l'annonce d'un spectacle, et rien de plus; mais à peine établie depuis vingt-quatre heures dans Old Slaughter's Coffee-House, maison où je choisis mon logement, je faillis jouer un rôle qui eût doublé pour moi l'attrait de curiosité que ce procès fameux avait pour tout le monde. Je ne saurais me rappeler jusqu'à quel point j'avais pu, dans le paquebot, parler à mon donneur d'avis sur l'Alien-Office, de ma liaison avec le duc de Kent; j'ignore même si je devinai juste en soupçonnant que cet inconnu avait des relations mystérieuses avec la reine; mais de quelque part que me vînt cette importance, je reçus un billet qui me priait de passer à South-Audley-Street, où est située la maison de l'alderman Wood. C'était chez cet ex-maire de Londres que résidait la reine: je m'y rendis ce jour même avec empressement. Il me tardait de voir cette princesse, accusée par les uns d'être une Messaline, proclamée par les autres l'innocence calomniée. Malheureusement il se mêlait à cette dernière opinion un caractère évident d'opposition politique. Si les accusateurs de Caroline étaient des ministériels, l'esprit démocratique de ses réponses aux adresses populaires n'était pas moins suspect; mais elle était femme et opprimée: c'eût été déjà un titre pour une femme plus scrupuleuse que je ne saurais l'être. Pourquoi ne le dirais-je pas avec ma franchise accoutumée? je sentais qu'une partie de ma sympathie pour la reine provenait de ces mêmes torts de conduite que son mari prétendait faire prouver par cent et quelques témoins. Singulière inspiration de mon amour-propre! je me comparais un moment à cette Majesté errante qui avait conquis une si équivoque illustration dans ses amoureux pélerinages. Née sur le trône, aurais-je été, me demandai-je, plus fidèle à un premier époux? hélas! non, sans doute. Mais quand je venais à penser au choix tout physique de Caroline, je repoussais avec un orgueil qu'on qualifiera comme on voudra, cette triste comparaison. Il me semble que reine comme femme obscure, je n'aurais jamais pu aimer que des héros ou des rois; si un caprice m'eût fait déroger, j'eusse trouvé encore assez de pudeur pour penser alors à l'histoire qui enregistre si impitoyablement les moindres faiblesses des têtes couronnées. Mais, après toutes ces belles suppositions, je m'arrêtai au côté romanesque des amours nomades de l'épouse de Georges IV. Mon imagination vagabonde aimait à errer avec elle en Afrique et en Asie, sous la tente de l'arabe au désert, et sous le toit des harems dans les États barbaresques, sous l'abri d'un couvent de la sainte Jérusalem, et dans les palais profanes de l'Italie. Enfin j'entrai chez la reine d'Angleterre toute disposée à la trouver riche de noblesse, de beauté même, et à saluer en elle une autre Cléopâtre, digne à la fois de César et d'Antoine. Hélas! en apercevant une femme bourgeonnée, petite, grosse, commune, je fus tentée de m'écrier: ô courageux Bergami! Cependant c'était une reine, et son affabilité agit sur moi: l'affabilité est tout ce qu'il y a de plus légitime dans le pouvoir qu'exerce la royauté sur l'imagination. Caroline me fit asseoir auprès d'elle, et entamant la conversation: «On m'a parlé de vous, me dit-elle, comme d'une amie de mon beau-frère le duc de Kent; venez-vous ici grossir la liste des témoins italiens recrutés contre moi par les ministres? Dans une conférence de mes avocats avec les commissaires de mon époux, j'ai été menacée d'une révélation éclatante, d'un irrécusable témoignage! Tous les témoins ont parlé et ont été confondus; faites-vous partie du corps de réserve dans cette guerre de dénonciateurs subornés? Mon frère de Kent possédait, je le sais, une pièce importante. En seriez-vous dépositaire? Dans ses épanchemens avec vous a-t-il jamais prononcé mon nom, et dans quels termes? C'était un honnête prince, je le dis d'avance, quelle que soit votre déposition…»

Aussi brusquement interpellée, j'aurais pu perdre contenance; mais ce qu'il pouvait y avoir de sévère et de dur dans ces mots était tempéré par un regard d'amitié ou de douceur. J'étais, d'ailleurs, forte de ma nullité dans cette circonstance, et je répondis avec une simplicité qui persuada tout d'abord à la reine qu'elle avait été bien maladroitement alarmée sur mon voyage: j'ajoutai ensuite de moi-même quelques explications tout aussi naïves sur mes véritables rapports avec le duc de Kent. Ma vivacité et ma franchise amusèrent Sa Majesté.

«Vous avez eu du bonheur, me dit-elle; vous pouviez plus mal tomber dans cette royale famille.» Je crus qu'elle faisait involontairement allusion à son propre mari, et me rappelant les trois mots anglais fat, fair and forty, je pensai en souriant que je n'aurais eu que deux des qualités requises pour mériter que l'Assuérus britannique préférât la Contemporaine à Vashti. On sait qu'on a dit de Georges IV, que pour lui plaire il fallait être grasse (fat), blonde (fair), et âgée de quarante ans au moins (forty); tels étaient alors et tels sont encore les titres de la Marquise de Coningham qui a succédé à mistress Fitz-Hebert. Mais la reine répudiée comprenait dans sa réflexion amère tous les princes de la famille, à l'exception sans doute du duc de Sussex, qui, embrassant toujours le parti démocratique d'une question d'État, s'était récusé comme juge dans le procès de sa belle-soeur.