«Oui», continua la reine, qui, comme toutes les femmes qu'un violent dépit dévore, aimait à trouver un nouvel auditeur pour recommencer ses plaintes; «oui, vous pouviez plus mal tomber; car ne croyez pas que ce soit, comme ils le prétendent, au nom de la morale publique, au nom de la dignité du trône outragé qu'ils me poursuivent: comment la respectent-ils eux-mêmes, cette morale publique? comment l'honorent-ils, ce trône? Ce très saint duc d'York qui mourait, disait-il, pour la religion de son père, à quel prix allait-il visiter le vieux roi à Windsor? moyennant un subside accordé par la chambre bénévole à sa piété filiale. Qui n'a entendu parler de ses amours avec l'intrigante mistress Clarke, qui vendait les emplois militaires d'après un tarif connu? Le jeu l'a ruiné plus d'une fois, et la nation a payé; mais il lui reste des dettes d'honneur: comment le roi et lui s'acquitteront-ils, par exemple, avec le bon M. Ball[25], qui, tout ravi d'être admis à la cour, se laissait tricher par ses princes affables avec toute la générosité d'un loyal sujet? Le duc de Clarence, dont les fils illégitimes formeraient seuls un bataillon, a été entretenu par la pauvre actrice mistress Gordan, qu'il a laissée aller mourir de misère en France; savez-vous pourquoi il affiche à mon occasion tant de respect pour les moeurs publiques? il a besoin d'une dot pour Eliza Fitz-Clarence, sa troisième fille naturelle, qu'il est question de marier au comte d'Errol.»

Sa Majesté était en verve et continua à faire ainsi des portraits de fantaisie de chaque membre de son auguste famille. Cette colère de Junon n'était pas tout-à-fait épique, et toutes ses expressions n'étaient pas choisies. Je fis de mon mieux pour paraître touchée.

«Vous me plaignez, me dit-elle, mais vous avez tort, j'ai la nation pour moi. Le scandale retombera sur ses auteurs, et leurs petitesses m'amusent. Ils sont occupés maintenant à me faire surveiller par les argus de Bow-Street[26]; la visite que vous me faites vous en fera faire une autre; attendez-vous à être mandée chez lord Castlereagh, qui voudra jouer auprès de vous l'homme de cour. Le héros lui-même, le grand Wellington, tiendra peut-être à vous prouver qu'il est aimable, et mettra ses lauriers à vos pieds.»

Nous fûmes interrompus par l'entrée de M. Brougham; je pris congé de la reine qui fit à son avocat un signe me concernant, à ce que je pus croire. J'aurais bien pu rester; mais j'aurais voulu au moins en être priée. D'ailleurs, soit ennui, soit caprice, la figure de M. Brougham ne me prévint pas en sa faveur, ou du moins excita peu ma curiosité; je l'ai revu depuis: tout son talent n'a pu me réconcilier avec son air aigre et dur.

On croira probablement que je n'ose qu'indiquer mon entrevue avec la reine: j'avouerai que je ne dis pas tout; mais je dois ici sacrifier à certaines convenances quelques détails de mon histoire. Les journaux du temps en ont cependant assez dit pour m'excuser, si je voulais en dire davantage: j'y ai lu ma visite singulièrement interprétée, et si mon nom n'avait été encore plus défiguré par ces feuilles, je serais tenue ici à une explication. Qu'il me soit seulement permis de déclarer que, quoi qu'on ait dit et imprimé, je ne touche aucune pension de la part ni de Georges IV, ni même de cet excellent duc de Kent dont l'amitié me fut si douce pendant sa vie. Si je laisse quelque secret sous le voile, l'histoire, en dépit du non mi ricordo d'une analyste inexacte, n'y perdra pas grand'chose dans cette Angleterre, où la liberté de la presse n'oublie rien dans son magique miroir.

CHAPITRE CLXXXVI.

Visite chez Castlereagh.—Lord Wellington.—Jeu muet.—Retraite du vainqueur de Waterloo.—Lord Castlereagh.

La reine avait deviné: le lendemain je fus invitée à passer chez le marquis de Londonderry. Je ferai grâce cette fois au lecteur de mes réflexions, et je l'introduirai d'abord avec moi chez ce noble ministre qui fut le vainqueur diplomatique de Napoléon, le négociateur de la paix générale, caressé et flatté par tous les rois de l'Europe. Entrée dans son cabinet, j'y remarquai d'abord au coin d'une table, parcourant une gazette, un homme dont la figure, moitié aigle, moitié mouton, me frappa, quoiqu'il eût la précaution de se couvrir de la feuille politique comme d'un masque; c'était Wellington, à qui je trouvai bien mauvaise grâce de se cacher ainsi derrière ce bouclier de papier: ce petit manége me fit sourire aux dépens du ressentiment dont je ne saurais me défendre contre le prince de Waterloo: mais tout aussitôt, me reprochant de laisser en cette présence un sourire même de haine effleurer mes lèvres, j'appelai dans mes regards cet éclair de menace qui est redoutable pour ceux à qui il s'adresse, à ce que j'ai entendu dire quelquefois. Le noble duc avait autorisé l'attaque, en se mettant sur la défensive; il ne put soutenir mon coup d'oeil, et éludant son embarras par une impolitesse, il retourna tout-à-fait sa chaise; puis, ne pouvant rester ainsi à me tourner le dos, il se leva, frappa impatiemment la terre de sa botte éperonnée, et battit enfin retraite, comme s'il y avait pour lui un coup de poignard dans le regard d'une amie de Ney. Si j'avais été moins émue, je me serais beaucoup amusée de cette bizarre et muette entrevue avec le Turenne anglais. Wellington, du reste, jouait alors un triste rôle en Angleterre; il ne pouvait être reconnu dans une foule sans qu'on le forçât de crier vive la Reine! Et ce cri, comme l'amen de Macbeth, lui serrait cruellement la gorge. On sait cependant qu'il osa un jour ajouter à l'exclamation obligée de vive la Reine!oui, vive, vive la Reine! et puissent toutes vos femmes lui ressembler! Malgré ce bon mot, Wellington ne brille nullement par ses saillies: c'est un grand administrateur d'armée, un pauvre politique; sa tête a besoin d'être montée à l'héroïsme par le son du tambour. En temps de paix elle est vide; une petite intrigue de cour épuise tous ses moyens; il n'a plus de sa gloire que la vanité. Ses loisirs, pour être ceux d'un général, devraient se passer dans le parc d'un grand château, avec une meute et un lion à poursuivre; il préfère les frivolités des fats de ville, et s'enorgueillit de donner son nom à un col de chemise ou à un pantalon.

Le lord Castlereagh ne me laissa pas long-temps seule; après un aimable salut et quelques adroites questions, il s'aperçut, comme la reine, que mon importance était bien exagérée; il se tira en homme d'esprit de la mystification dont je lui persuadai que la reine, lui et moi surtout nous étions peut-être dupes. J'avais sans doute usé toute ma bile de ce jour dans ma scène muette avec Wellington; il me prit fantaisie d'être aimable avec Castlereagh, ou plutôt il fit lui-même assez de frais pour m'inspirer l'envie de le paraître: je réussis; mais, par un nouveau caprice, quand le grand homme voulut essayer d'être tendre, je feignis de ne voir dans ses prévenances qu'un piége de la politique: plus il me disait qu'il manquait quelque chose à son bonheur, plus je lui vantais ses talens en diplomatie et sa toute-puissance. Jamais je n'ai vu un homme à qui la grandeur pesât davantage; il se sentait attiré par un besoin d'épanchement; je l'exilai dans un cercle de complimens flatteurs dont il tentait en vain de s'échapper: ce fut enfin avec l'accent d'une douloureuse franchise, que, s'écriant qu'il était le plus malheureux des hommes, il sortit tout à coup de l'appartement, comme dans un accès de désespoir ou de délire. J'allais profiter de ce moment pour disparaître moi-même; mes yeux s'arrêtèrent sur un volume entr'ouvert sur la table: je le pris, comme pour trouver dans cette lecture peut-être favorite de lord Castlereagh une indication de sa pensée la plus habituelle; c'était la Nouvelle Héloïse, et le passage où l'impression du doigt avait laissé son ombre était l'apologie du suicide. Lorsque j'ai appris depuis que le marquis de Londonderry avait terminé sa vie en s'ouvrant l'artère carotide, j'ai compris que cette mort pouvait bien avoir été méditée depuis plus long-temps qu'on ne l'a cru, et je tiens de personnes sûres que la Nouvelle Héloïse, ouverte à la même Lettre de Saint-Preux, était encore sur la table du ministre suicidé, le jour de la catastrophe. J'aurais omis cette particularité, si je ne pouvais citer l'autorité respectable de M. le vicomte de Marcellus, alors secrétaire d'ambassade, pour en rendre témoignage.

Cependant, tout en étant persuadée, avec les amis du marquis Londonderry, qu'il y avait dans le cerveau de cet homme d'État un germe de folie, je ne suis pas éloignée de croire que son suicide fut causé par un désespoir raisonné. Terme mémorable d'une politique toute machiavélique! À l'extérieur, la grande pensée de Castlereagh a été l'humiliation de la France: et il a laissé grandir le colosse effrayant de la Russie, en oubliant que l'intérêt de l'Angleterre voulait que sur le continent les fils des Gaulois pussent au besoin jeter l'épée de Brennus dans la balance. En Angleterre, en prétendant comprimer les whigs, Castlereagh en avait grossi le camp des radicaux: il s'en aperçut lorsqu'il n'était plus temps de sortir avec honneur de son système. Sa conscience lui criait de céder la place à Canning, et sa haine envoyait ce rival de son influence dans l'exil honorable du gouvernement de l'Inde. Mais Canning retardait sans cesse son départ, comme s'il eût deviné que l'Europe allait enfin avoir une chance de salut. Son nom poursuivait chaque matin Castlereagh dans quelque paragraphe de journal. Dans ce combat entre la haine et le remords qui agitait l'âme du premier ministre, il conçut la possibilité d'une disgrâce, et lui préféra ce suicide qu'il s'était habitué à envisager de sang-froid; mais je fais ici de la politique après l'événement, et je dois rentrer dans mon rôle de simple observatrice.