Les cheminées en minarets du pavillon, les coupoles surmontées d'une aiguille, les aiguilles surmontées d'une boule, et tous les détails extérieurs de l'architecture des pagodes dont les termes me manquent par malheur, seraient fort mal décrits par moi. J'admirai également en profane tous les appartemens intérieurs de cet édifice, presque fantastique, qu'on croirait transporté par enchantement du pays des Mandarins au milieu d'une ville anglaise. Partout l'or moulu, les tentures de soie, la peinture des boiseries, la forme des meubles, les dragons ailés qui supportent les lustres, l'abondance de la porcelaine; les tapis, les tableaux représentant des vues de Pékin ou des Chinois et des Chinoises de tous les rangs, entretiennent l'illusion et amusent les regards comme un spectacle d'opéra. Tout à coup nous fûmes régalés par les accords ravissans d'une musique d'orgue qui nous joua un God save the king capable de convertir le membre le plus radical de l'opposition: nous sortîmes enchantés du pavillon chinois. M. Fellower me servit de cavalier pour visiter ensuite les principales librairies de Brighton. Ces librairies sont de véritables cercles littéraires où les dames sont admises; il est reçu d'y critiquer la coupe d'une robe aussi bien que le style d'un livre.
Le soir, je retrouvai à l'hôtel l'Italien du matin, et nous liâmes connaissance très facilement. Belzoni s'occupait de mettre en ordre la relation de ses découvertes en Égypte: il me parla beaucoup de ses aventures dans la terre antique des Pharaons, et je lui dois la première idée d'un projet que j'exécuterai dès que j'aurai moi-même publié mes Mémoires. Oui, j'espère ne pas mourir avant d'avoir salué ces pyramides désormais associées à la gloire française impérissable comme ces gigantesques monumens qui datent déjà de quarante siècles. Belzoni m'apprit qu'il était né à Padoue, quoiqu'il eût passé sa première jeunesse à Rome où il se destinait à être moine, lorsque la révolution française vint faire répéter aux échos du Capitole les noms presque oubliés de république et de liberté. L'âme active et entreprenante de Belzoni trouva l'enceinte du cloître trop étroite: il jeta le froc aux orties pour mener une vie errante. En 1803, il se rendit en Angleterre où il se maria.
«Je n'étais pas riche, me dit-il; je le fus bien moins avec une femme. Je résolus d'utiliser quelques connaissances que j'avais en physique, et je parcourus les villes d'Écosse et d'Irlande, en faisant voir aux curieux des expériences d'hydraulique. Ce spectacle ne suffisant plus pour attirer du monde, j'eus recours à la force musculaire que le ciel m'a donnée, pour surprendre mes spectateurs par d'autres prodiges. Je soulevais comme une plume des poids énormes, et j'ai porté jusqu'à vingt personnes qui, les unes montaient sur mon dos, les autres s'attachaient à mon col, à mes bras, à ma ceinture. Les bons paysans irlandais s'avisèrent enfin de prendre le physicien pour un sorcier. Je partis pour Lisbonne où je m'engageai au théâtre de San Carlos, et je jouai le rôle de Samson, dans un Mystère. Un prédicateur me cita à son prône pour prouver aux bonnes âmes portugaises que l'Écriture n'avait pas exagéré la vigueur du vainqueur des Philistins. De Lisbonne je me rendis à Madrid, où je fis l'admiration de la cour de Ferdinand VII, revenu depuis peu de Valencey. D'Espagne j'allai à Malte, et c'est là que je rencontrai Ismaël Gibraltar, l'agent du pacha d'Égypte, qui me persuada de me rendre au Caire, pour y construire une machine hydraulique propre à introduire les eaux du Nil dans son jardin.»
À ces détails Belzoni ajouta plusieurs circonstances de sa vie en
Égypte. On croira sans peine qu'un homme constitué comme lui avait plus
qu'un autre les moyens d'en imposer aux Arabes. Nous revînmes ensemble à
Londres où je le revis encore une fois avant mon départ.
J'espère un jour, je le répète, retrouver ses traces dans cette Égypte que d'autres voyageurs ont explorée sans doute avec plus de science; mais aucun avec un esprit plus naturellement observateur, aucun avec plus de persévérance et de courage que Belzoni. La cupidité avait, depuis des siècles, uni ses recherches à celles de la passion des antiquités, pour obtenir accès dans la pyramide de Cephrènes; Belzoni le premier descendit dans les entrailles de ce monument mystérieux. Non seulement Belzoni découvrit l'intérieur d'un temple funéraire qui était resté jusqu'à lui impénétrable, mais encore il a eu l'industrie de transporter en Europe ce souterrain tout entier, que nous avons vu à Paris, et que Londres a admiré comme la capitale de la France.
CHAPITRE CXCII.
Départ de Londres.—Calais.—Shelley.—Nouveaux détails sur lord Byron en Italie.
Le procès de la reine fut l'occasion de plusieurs scènes populaires dont je fus témoin, et que je ne décrirai pas, ayant été prévenue par les journaux qui ont tout dit sur ce drame, moitié tragique, moitié bouffon, donné gratis à l'Europe par Leurs Majestés Britanniques. Je quittai l'Angleterre avant le dénouement, et m'embarquant à Douvres, un matin, à dix heures, j'étais à deux heures après midi installée à l'hôtel Dessein, à Calais, où j'eus le plaisir de dormir dans la chambre de Sterne: l'hôtel était plein, et je dus cette chambre d'honneur à la galanterie d'un jeune Anglais qui me la céda pour en occuper une plus haute et moins commode. C'était bien le moins de lui adresser quelques remercîmens; il voulut bien venir les recevoir dans la chambre même, et je n'appris pas sans quelque émotion que j'étais l'obligée de l'illustre et malheureux Percy Bisshe Shelley, ami de lord Byron, avec lequel il a vécu long-temps à Genève et à Pise. C'était pour moi l'occasion de m'entretenir de nouveau d'un poète que j'admire comme le premier génie du Parnasse anglais moderne. C'était un double bonheur d'en parler avec un autre poète qui ne le cède peut-être qu'à lui en énergie et en originalité. D'après tout ce que j'en avais ouï dire, Shelley me semblait devoir être un misanthrope farouche. Bien loin de là, l'infortuné avait une douceur de regard et un accent affectueux qui gagnaient les coeurs dès qu'on l'avait vu et entendu une fois.
D'une taille au-dessus de la moyenne, mais un peu voûté des épaules, Shelley avait une figure qu'on pouvait citer comme le type d'un phthisique, et entre autres ces taches rouges sur les os des joues que Byron compare quelque part à la couleur écarlate des feuilles d'automne. Son air de souffrance inspirait l'intérêt. Sujet à des attaques de nerfs qui le forçaient de s'étendre par terre pendant des heures entières pour éviter de tomber avec violence, il y avait dans l'accablement qui succédait à ces crises une étrange empreinte de fatalité, comme si c'était une force mystérieuse qui le domptait tout à coup; ces évanouissemens lui procuraient aussi, disait-il par fois, des espèces d'extases; enfin sa santé et la tournure toute individuelle de ses idées avertissaient Shelley qu'il n'était pas de ce monde. J'osai lui demander si l'athéïsme dont on l'a accusé et qui l'a fait bannir d'Angleterre, n'était pas une calomnie de ses ennemis. J'ouvris indirectement par cette question une plaie mal fermée; j'ignorais que le lord chancelier lui avait fait d'autorité retirer ses jeunes enfans de peur qu'un tel père ne corrompît leur instinct moral.
«C'est une erreur commune, me dit Shelley sans aigreur, de confondre le scepticisme avec l'athéïsme: comme tant d'autres jeunes gens, j'ai eu mon petit orgueil voltairien, mais l'idée d'un Dieu ne répugne nullement à ma conscience. Ce Dieu, quel est-il? c'est ce que j'ignore: il n'est pas, certes, tel que le font à leur image le roi d'Angleterre, le primat de Cantorbery, le chancelier, etc., etc., mais j'adore un Dieu indéfinissable que mon coeur me porte à croire bon autant que grand; l'unité du catholicisme me répugne bien moins que l'étroite et prosaïque bigoterie de nos anglicans. Voilà ce que j'ai dit et imprimé: au lieu de me réfuter, on a crié à l'athéisme! l'Angleterre s'humilie depuis quelques années sous le joug d'une hypocrisie intolérante; j'ai préféré l'exil à la honte de faire passer ma raison sous ces fourches caudines de la tartuferie anglicane.