«—Mais on vous accuse aussi de républicanisme, dis-je à Shelley.—Sans doute, reprit-il, j'ai parlé de la nécessité d'une loi agraire pour rétablir l'équilibre entre notre aristocratie et le peuple. J'appartiens à l'aristocratie moi-même, et j'en connais les secrets. Voici mon idée révolutionnaire: quelques familles possèdent toutes les terres dans la Grande-Bretagne, je crois qu'il serait temps de suspendre le système des substitutions, afin de faciliter l'admission de l'industrie au partage des propriétés, et de forcer l'aristocratie à se régénérer par une concurrence avec les classes industrielles: les seigneurs trouvent plus commode de borner le nombre de leurs enfans. L'aîné ajoute une branche de plus à l'arbre héraldique; le second entre dans les ordres et obtient un rectorat ou un bénéfice; de là vient l'alliance intime du haut clergé et de l'aristocratie, c'est une même famille: le lord perçoit les rentes; le prêtre la dîme. On me dira que les fils des lords forment du moins un clergé éclairé: oui, le haut clergé; mais un bénéficier réside-t-il? Nullement; il reste titulaire de son rectorat et paie un substitut qui dessert l'autel à bon marché. Commencez-vous à comprendre mon athéisme?—On vous accuse encore, dis-je, à Shelley, qui me peignait ainsi à grands traits cette Angleterre si libérale et si morale; on vous accuse de prêcher le concubinage, etc., etc.—En effet, continua-t-il; calculant les nombreux procès en adultère de nos annales judiciaires, j'ai hasardé de déclarer que le mariage était un lien contre nature dans un pays où il fait si peu d'heureux, où l'en se joue de tout ce qu'il a de sacré, d'inviolable, et où il est contracté si légèrement. Moi-même j'ai pu me marier à peine sorti de l'adolescence; ma femme était un enfant, moi un autre; au bout d'une année, notre séparation est devenue nécessaire. Ma femme est morte; on a prétendu que c'était de désespoir; vous voyez donc que je suis convaincu d'être l'ennemi juré du mariage légitime; je me suis cependant marié une seconde fois.»
La seconde femme de Shelley est la fille du célèbre Godwin, femme de lettres elle-même.
Le pauvre Shelley, comme on voit, regardait en pitié ses persécuteurs; il me développa avec plus de détail toute sa métaphysique, mais je n'ose me vanter de l'avoir retenue, et je ne serai pas ici pédante plus long-temps. J'aime mieux citer un trait de sa vie qui peint assez bien son esprit d'opposition. Ce trait me semble à moi du moins avoir été dicté par une charité digne de celui qui ne repoussa pas de sa présence Madeleine pécheresse. Hélas! quand je n'aurais pas dit moi-même franchement mon âge, au nouveau goût de mes conversations avec les hommes remarquables que je rencontre, je sens bien que pour moi est arrivée enfin l'heure de ne plus pécher. Shelley se trouvait à un bal de province, où, parmi un groupe de femmes, les unes jolies, les autres distinguées par leur toilette, il en était une qui avait eu le malheur de se laisser séduire par un des merveilleux de l'endroit. Négligée même par celui qui avait été au moins complice de sa faute, elle entendait chuchoter autour d'elle avec un air de dédain ou de moquerie. Tout semblait la menacer de l'humiliation d'être abandonnée sur sa chaise pour l'édification des prudes de la fête. Shelley, dont le père était un riche baronet et le seigneur du canton, ne pouvait qu'honorer celle avec laquelle il daignerait ouvrir le bal. La hiérarchie de la société anglaise est organisée d'après les lois d'une étiquette rigoureuse; Shelley eut pitié de la victime d'un préjugé qui serait juste s'il ne faisait pas une cruelle distinction entre les deux coupables. À la surprise générale, ce fut la malheureuse jeune fille qui se vit l'objet d'une préférence enviée. Cet acte de compassion fut considéré comme un affront sanglant fait à la vertu.
Je ne crois pas que Shelley ait jamais prétendu détruire la société telle qu'elle existe pour y substituer l'anarchie, ou la licence d'un état sauvage; mais sa haine des hypocrites le rendait tolérant pour ceux qui servaient de texte à leurs anathèmes. Je lui parlai, par exemple, des torts matrimoniaux de son ami Byron. Il était convaincu que ce grand poète était victime d'une conspiration de femmes et de tartufes. Il trouvait assez légitime qu'il se consolât avec la comtesse Guiccioli de l'inexorable ressentiment de lady Byron.
«Lord Byron, me disait-il, a le coeur d'un bon père: parler de sa fille est son plus grand plaisir; la raison d'un âge plus mur, jointe à ce sentiment, aurait fini par le réconcilier tout-à-fait aux habitudes paisibles du bonheur domestique. La mode avait fait de lui un héros de salon, la mode a renversé son idole pour la traîner dans la boue. Byron a préféré l'exil dans un pays catholique, aux tortures de l'inquisition des chrétiens d'Angleterre.»
Pour écarter les questions de religion et de politique, je demandai à Shelley quelques détails sur cette dame Guiccioli qui avait le privilége de rendre constant, depuis deux ans, le Don Juan anglais. Shelley me la peignit comme une blonde à l'air voluptueux, c'est-à-dire, douée de cette grâce facile que nous appelons en Italie, desenvoltura. C'est, me dit-il, une vraie tête du Giorgione. Mariée à un homme d'un certain âge, elle a pu, sans être trop blâmée, prendre quelque chose de mieux qu'un Cigisbée honoraire: la seule objection de son mari était que Byron étant un hérétique, il ne se sentait pas la conscience tranquille sur un pareil suppléant de ses fonctions. Mais ce n'était là qu'une excuse pour s'éloigner lui-même de sa femme: la séparation a eu lieu, et Byron a pris chez lui Thérésa et la famille. Rien d'amusant comme d'entendre la jolie Comtesse prêcher son Inglese: elle ne désespère pas de le convertir à la foi romaine: il y a dans le caractère de Byron une teinte de superstition qui lui donne quelque espérance d'en venir à bout. Un moine lui a prédit qu'il mourrait martyr de cette religion dont il n'avait pas toujours respecté le mystère.»
Le pauvre Shelley n'a pas vécu assez pour voir son ami vérifier une partie de cette prophétie, en mourant sous l'étendard de la Croix.
Shelley lui-même était grand partisan des Grecs; il dédia un poëme à
Maurocordato, et la liberté des Hellènes était un de ses rêves chéris.
S'il était sévère sur la société anglaise (je dis sévère mais juste et sans aigreur), il savait aussi peindre avec esprit les travers de la société italienne. Malgré son goût pour la solitude et la méditation au grand air, comme il appelait ses promenades, il avait fréquenté, à Florence, le cercle du prince Borghèse; il y avait vu aussi la duchesse d'Albany, la veuve du dernier des Stuarts et d'Alfieri. Il m'assura que malgré les regrets qu'elle ne cessait d'exprimer sur ce second époux, la Duchesse s'était crue quitte avec lui, moyennant le mausolée qu'elle lui avait fait élever par le grand Canova, et qu'elle s'était secrètement unie en troisièmes noces au peintre Fabre. D'après Shelley, les Anglais qui passaient à Florence donnaient à la Duchesse le titre de Majesté: je crois qu'elle est morte en 1823, dans un âge très avancé.
Chacun sait comment ce pauvre Shelley a péri lui-même dans une tempête: son corps, retrouvé après avoir été le jouet des flots pendant quinze jours, a été brûlé selon son désir; ses cendres furent déposées dans une urne pour être placées à Rome auprès de celles d'un de ses amis, près la pyramide de Caius Sextus.