J'ai déjà dit que j'étais peu sensible aux charmes de la musique. Le général eut la bonté de causer avec moi pendant toute la soirée, et j'avouerai que je sentais quelque orgueil à cette attention du vainqueur de Baylen.

La maison du capitaine général devint l'objet de mes fréquentes visites. Une sorte de sympathie militaire me lia bientôt, à la suite de nos rencontres avec le jeune D. Félix Villanova, aide-de-camp du général. «Je me sens attiré vers vous, me disait souvent ce bouillant Espagnol, par une confiance qui me fait vous révéler sans préparation un mystère dont les moyens d'exécution seulement sont encore un secret. Il s'agit de la liberté de notre patrie. Quelque chose que je ne puis vous expliquer me fait espérer que vous pouvez y concourir. Il est possible, ajouta-t-il, qu'à cette grande ambition se mêle l'irrésistible velléité d'un sentiment plus tendre pour un complice tel que vous.»

Dussé-je en rougir, je dois confesser que, malgré la pensée continuelle de mon âge, qui m'avait disposée à tous les doutes et à toutes les réserves, je trouvai quelque plaisir à cette déclaration singulière, et cette compensation offerte à la politique par la galanterie me fit sourire aux résolutions du jeune Espagnol. J'oubliai un moment mes malheurs passés, et, tête baissée, à la manière des belles dames de la Fronde, j'entrevis sans effroi ma complicité probable dans des intrigues politiques. D. Félix me quitta, et désirant être seule, je prétextai un grand mal de tête, dont je crois que D. Pedro, qui vint un instant me visiter, ne fut pas la dupe.

Le lendemain, je me levai pensant encore à ce que m'avait dit D. Félix. J'avais eu toute la nuit son image devant les yeux. D. Félix était doué d'une figure très expressive quoique irrégulière. D. Félix revint, et m'aborda d'un ton à la fois familier et respectueux; il me parlait comme à un complice, lorsqu'il était question de ses projets politiques, et avec une galanterie respectueuse quoique très pressante, lorsqu'il voulait, disait-il, avoir un titre de plus à ma discrétion. Je repoussais en riant cette partie de ses opinions libérales, mais je n'y parvenais efficacement qu'en le remettant sur le chapitre des conspirations; ce moyen était le rempart de ma vertu. D. Félix s'exaltait à un degré incompréhensible lorsqu'il parlait de la liberté de son pays; il m'exaltait moi-même, et me mettait dans cet état que les dévots appellent quiétisme, où l'imagination est absorbée par un ardent amour de Dieu. La partie physique de notre être est comme séparée de l'âme, et agit de tout côté sans que celle-ci y participe. D. Félix me rappelait Oudet, c'était quelque chose de ce prestigieux empire exercé par une âme puissante sur une âme faible.

D. Félix s'étant assuré de mon consentement et de ma coopération, me confia qu'il allait partir pour Valence, ayant eu l'adresse de se faire donner par son général une mission pour cette ville, où l'appelaient des affaires de la plus haute importance pour le succès des plans dont il était un des agens les plus actifs. Il me proposa de l'accompagner, et finit par l'exiger. Je m'étais déjà engagée avec D. Pedro, qui comptait se rendre à Madrid en passant par Sarragosse. D. Felix voulut non seulement que je rompisse ce voyage, mais encore que je gardasse le plus profond secret sur nos entretiens. Je n'étais que trop disposée à me séparer de D. Pedro, dont la présence était devenue gênante pour moi depuis ma liaison avec D. Felix; mais il m'en coûtait beaucoup de lui dire que j'allais partir pour Valence. Je proposai à D. Felix de mettre D. Pedro dans la confidence de ses projets. Dieu m'en garde, me répondit-il, la coopération d'un homme qui a trahi une fois sa patrie nous porterait malheur. Personne ne rend plus de justice que moi à D. Pedro. Le casque vous en faites, ainsi que mon général, me donne de lui la plus haute idée, mais c'est un afrancesado, il a porté les armes contre son pays; il ne doit y avoir rien de commun entre un soldat de la liberté et un traître. Il me fut impossible de le faire changer de sentiment, et je fus obligée de me résigner à annoncer à D. Pedro que je passerais par Valence. Je fus plusieurs fois tentée de partir sans le voir, et de m'excuser par une lettre, mais j'avais été devinée; et un matin, comme j'étais occupée à réfléchir sur la nouvelle situation dans laquelle le sort semblait encore me jeter, D. Pedro entre dans ma chambre; son air ordinairement grave était plus mélancolique que de coutume. Eh bien! me dit-il, vous voilà lancée dans le mouvement qui se prépare. Vous êtes enrôlée sous les bannières des mécontens. Je ne saurais vous approuver, non que je blâme le but, mais j'en vois les obstacles. D. Felix ne vous quitte plus; et je parierais que vous êtes initiée à tous ses secrets. Je ne chercherai point à les pénétrer, ils sont en Espagne ceux de tout le monde. Le général seul ignore ou feint d'ignorer le rôle que joue D. Felix. Si vous me permettez de vous donner un conseil, je vous engagerai à aller attendre l'explosion à Madrid; elle sera moins dangereuse, à moins toutefois, me dit-il en souriant, que vous n'ayez vous-même un rôle actif dans le drame. J'en serais affligé, parce que vous ne pouvez manquer de commettre beaucoup d'imprudences. Mes compatriotes, que vous n'avez pas encore eu le temps de juger, ne ressemblent en rien aux autres peuples de l'Europe. Le sang africain, long-temps mêlé avec le sang espagnol, se fait encore reconnaître en eux.

Je vis bien que le moment était venu de parler franchement à D. Pedro; et profitant de la force que me donnait un petit mouvement d'humeur causé par ses dernières paroles. J'ai changé d'avis, lui dis-je assez sèchement; je passerai par Valence pour me rendre à Madrid. J'ajoutai, d'un ton plus doux: Mon intention était de vous proposer... À ces mots il m'interrompit, et me dit: Je vous entends, le sort en est jeté, vous partez avec D. Felix. Je n'essaierai point de vous dissuader; je sais, par ce que vous m'avez raconté des aventures de votre vie, que vos décisions sont irrévocables. Je me sépare de vous avec un vif regret: j'ai l'espoir que vous ne vous compromettrez pas: de mon côté je pars demain pour Sarragosse. Je me rendrai à Madrid dans quelques mois. J'éprouverai une grande satisfaction si vous voulez bien, à votre arrivée dans cette capitale, me faire prévenir, si j'y suis moi-même, ou m'écrire à Sarragosse. J'aime à croire qu'il vous sera agréable de me donner de vos nouvelles jusqu'à cette époque, et de recevoir des miennes. D. Pedro s'attendrit en me parlant ainsi. J'étais moi-même fort émue; il prit ma main, qu'il baisa tendrement, et sortit à l'instant. J'espérais le revoir, mais j'appris une heure après qu'il était allé coucher à deux lieues de Barcelone sur la route de Sarragosse.

Quoique sérieusement affligée du départ de D. Pedro, je me sentais soulagée par son éloignement, tant me pèse toute espèce d'inquisition, même celle de l'amitié. Je ne pouvais me dissimuler que j'obéissais à une influence, à un entraînement pour D. Felix, qui, pour n'être pas de l'amour, n'en était pas moins comme irrésistible. Mes réflexions commençaient à devenir pénibles, lorsque D. Félix entra, en m'annonçant que le départ était fixé pour la nuit même, et qu'une calèche à deux mules nous conduirait jusqu'à Reus, où un colleras nous attendait. Je représentai à D. Félix que je ne pouvais me dispenser de prendre congé du général Castagnos, et des personnes auxquelles j'avais été présentée. Il m'engagea à le faire dans la soirée, mais à ne pas dire que je partais avec lui. Il me quitta, et je sortis moi-même peu de temps après pour aller prendre congé du capitaine général, que je ne trouvai point chez lui. Je me décidai à aller lui rendre visite au théâtre, où il était tous les soirs. J'allai, en attendant l'heure du spectacle, me promener sur le bord de la mer, dans le joli faubourg de Barcelonette, bâti hors des murs de la ville. J'y rencontrai le chanoine dont j'ai parlé, avec Dona Dolores; elle me fit un accueil très froid, jusqu'à ce que j'eusse annoncé mon départ pour le lendemain. Dès ce moment, cette dame fut extrêmement polie avec moi, et sur ce que je lui dis que mon intention était d'aller au théâtre pour prendre congé du général Castagnos, elle s'offrit fort obligeamment à m'y conduire dans sa voiture, ce que j'acceptai. Les femmes sont toujours généreuses quand elles cessent d'être jalouses. Je me rendis immédiatement dans la loge du capitaine général, qui parut surpris de mon départ, et qui me demanda tout bas et en souriant, si je partais seule. Je lui répondis avec un d'embarras, qui ne fut, je crois, aperçu que de lui seul, que peut-être j'aurais un compagnon de voyage. Dans ce moment D. Félix entra, et je sentis que je rougissais. Il ne fit que remettre un papier au général, et sortit immédiatement. J'allais sortir aussi, mais le général me retint, en m'engageant à attendre que la première pièce fût finie, pourvoir danser le bolero et le fandango, dont il supposait que je n'avais aucune idée. Ce spectacle en effet était nouveau pour moi. Je saluai le général après que le bolero fut terminé. Il m'engagea poliment à lui écrire lorsque je me rendrais à Madrid, afin qu'il pût m'envoyer des lettres pour quelques uns de ses amis de la capitale. Il ne m'en offrait pas, dit-il, pour Valence, attendu qu'il y connaissait fort peu de personnes.

CHAPITRE CXCVII.

Voyage à Valence.--Le général Milans.--Déjeuner à la Chartreuse d'Ara-Cali.--Don Vicente.--Souvenir du maréchal Suchet.--Les moines napoléonistes et constitutionnels.