J'arrivai à Barcelone au mois d'avril 1821. J'avais parcouru fort agréablement les quarante lieues de distance entre cette ville et Perpignan. Je descendis à l'hôtel de la Fontaine-d'Or, qui mériterait de faire pardonner à la mauvaise réputation des hôtelleries espagnoles. Don Pedro se logea dans le même hôtel que moi, et continua naturellement son rôle de cavaliere servente. Quoique depuis plusieurs années il n'eût point résidé à Barcelone, il connaissait parfaitement la ville, et plusieurs de ses anciens amis s'empressèrent de le visiter. De ce nombre étaient MM. Gironella et Dupré, pour lesquels j'avais aussi des lettres de recommandation données par M. Almoth, et qui nous firent doublement bon accueil.
Dès le lendemain de mon arrivée à Barcelone, je reçus de M. Gironella une invitation pour aller dîner à sa maison de campagne située à Sarria, à une lieue à peu près de la ville. Sarria est un fort joli village où les habitans de Barcelone ont leurs maisons de plaisance, et où ils reçoivent leurs amis deux fois la semaine.
J'avais toujours ouï dire qu'en Espagne on ne trouvait aucune des commodités de la vie; qu'on juge de mon étonnement en entrant dans une maison charmante, qui rappelait le luxe de Paris et le confortable de Londres. J'en témoignai ma surprise à D. Pedro, invité comme moi: «Vous trouverez, me dit-il, bien d'autres sujets de vous étonner;» et l'attrait d'une société brillante vint encore compléter l'illusion.
Mon heureuse étoile plaça auprès de moi un homme dont le nom a retenti dans toute l'Europe, et sert de date au premier revers éclatant que les armées de Napoléon aient essuyé sur le continent; c'était le général Castagnos, alors capitaine général de la Catalogne, où il était adoré. Sa physionomie vive et spirituelle, autant que sa conversation, la manière facile et élégante avec laquelle il parlait le français, me l'auraient fait prendre pour un de nos grands généraux voyageant à l'étranger, si le titre de général, que tout le monde lui donnait, et celui d'Excellence, qu'il recevait de quelques personnes, n'avaient révélé son rang et son nom. Le général Castagnos est plus communicatif qu'un Espagnol; et mis au courant de mon caractère, sans doute, et de mes aventures, il me parla aussitôt des grands hommes de guerre que j'avais connus, et particulièrement de Moreau, dont il était grand admirateur. Ce fut un des plus doux momens de ma vie, que cette espèce d'apothéose de notre gloire faite par un étranger et un ennemi.
Après le dîner, les hommes sortirent de la salle à manger et allèrent fumer leur cigare; car, en Catalogne, il n'est pas aussi commun que je l'ai vu en Andalousie, de voir cette cérémonie commencer et s'achever devant les dames. Un seul homme resta avec nous; c'était un ecclésiastique, qui me demanda en français assez intelligible si j'irais le soir entendre Galli et la Sala dans l'Italiana en Algieri. Je lui répondis que je n'avais pas formé de projets, et il m'offrit une place dans une loge dont il était co-propriétaire. J'avais entendu dire, sans le croire, que les prêtres espagnols fréquentaient les spectacles. J'étais au moment d'accepter, lorsque le général Castagnos rentra en me faisant la même proposition. L'ecclésiastique me dit en souriant: «À tout seigneur tout honneur; un capitaine général doit avoir le pas sur un chanoine. Mais je me flatte que Son Excellence ne trouvera pas mauvais que j'aille faire ma cour à l'aimable étrangère dans sa loge?» Je m'empressai de remercier le général Castagnos, qui nous emmena tous, y compris le galant chanoine, qui redoubla d'attentions et déjà presque de soupirs; ce qui lui attira quelques plaisanteries du malin général, dont je ne compris que le sens, parce qu'il les lui adressait en espagnol. Le nom de Dona Dolores revenait souvent dans ces propos, et me frappa au point que je crus que le général Castagnos faisait quelque allusion à la duègne Doloride de Don Quichotte. Je lui en demandai l'explication, et j'appris, à la grande tranquillité de mon amour-propre, qu'en Espagne plusieurs femmes du nom de Marie portaient aussi celui d'un des attributs de la Vierge: ainsi Dona Dolores voulait dire Marie des douleurs; Dona Concepcion Marie de la conception; Dona Pelar, Marie del Pelar, etc.
J'appris en outre que mon chanoine était soupçonné et presque convaincu d'une grande intimité avec Dona Dolores M..., qui avait dîné avec nous, et que les attentions dont j'étais l'objet avaient paru déplaire à cette dame. Quelque idée que j'eusse pu me former en Italie du peu de régularité de moeurs d'une partie du clergé, et quoique j'eusse entendu souvent faire de bons contes sur ce sujet aux officiers qui avaient fait la dernière guerre d'Espagne, je ne laissai pas que de trouver assez étrange que, dans une société aussi distinguée que celle où je me voyais, on parlât comme d'une chose toute simple d'une liaison de cette nature entre un chanoine et une dame de haute qualité.
La salle était entièrement remplie, et je pus juger par le premier coup d'oeil que je jetai sur les loges, que les dames catalanes méritent leur réputation. Le général Castagnos me fit remarquer Dona Dolores en face de nous. «Vous verrez, me dit-il, que notre chanoine ne tardera pas à aller la joindre, et il vous sera facile de vous apercevoir qu'il aura à se justifier des soins qu'il a paru vous rendre, car la dame n'entend pas la plaisanterie.»
Après quelques signes d'impatience très significatifs, notre chanoine prit congé de nous, et nous nous aperçûmes qu'il était accueilli par une bouderie, et relégué dans le fond de la loge, sans doute en forme de pénitence de sa conduite.
«Permettez-moi, dis-je au général, de vous témoigner mon étonnement de ce qui vient de se passer sous mes yeux, et je dois juger que les exemples n'en sont pas rares, d'après le peu d'importance que vous semblez y attacher.»
«--Nos moeurs sont entièrement différentes de celles des autres peuples. Il serait beaucoup trop long de vous en expliquer la cause, vous la trouverez probablement vous-même si vous faites un long séjour en Espagne, surtout si vous visitez nos provinces méridionales. Notre clergé n'est pas, comme en France, entièrement séparé de la vie sociale. L'opinion publique ne lui impose pas la privation des plaisirs que donne le monde. Nous regardons le ministère ecclésiastique comme une profession. Nos prêtres sont très indulgens et nous font faire notre salut de la manière la plus aimable; nous sommes à notre tour indulgens par reconnaissance; je ne vous cache cependant pas que je crains qu'un pareil état de choses ne puisse durer.» On verra bientôt combien étaient exactes les prévisions du général Castagnos.