Le bon M. Almoth me déclarait qu'avec ma connaissance des langues, mon talent de lecture, il se faisait fort de me créer en Angleterre une existence honorable d'abord, lucrative ensuite; qu'un célèbre libraire de ses amis avait procuré presque une fortune à plus d'un émigré français, par des travaux de ce genre dans la haute société; que, commanditaire de la maison, il saurait bien lui en faire une loi.
Le noble Espagnol parla avec plus de feu des avantages que je trouverais dans sa patrie. Une ère nouvelle commence pour la Péninsule, dit-il, je pars immédiatement; ma famille, mêlée à tous les événemens politiques de la régénération espagnole, me donnera accès auprès du gouvernement. Je vous ferai connaître, apprécier. La cour, arrachée aux vieilles influences, va offrir des chances aux ambitions nouvelles. Je vous réponds de vous faire obtenir une place égale à tout ce que vous avez pu rêver de mieux, même dans cette loterie de l'empire, qui avait des lots pour tous les talens et toutes les capacités. Et puis, d'ailleurs, si nous échouons de ce côté, vous pourrez chercher à Madrid l'équivalent de ce que monsieur vous propose à Londres. Un gouvernement libre, dans un pays où les lumières ont été si long-temps étouffées ou concentrées dans le clergé, offrira mille débouchés, puisque l'éducation deviendra son premier moyen de succès. Avec votre esprit, avec l'habitude d'écrire, les relations innombrables que vous avez eues, on peut établir à Madrid un journal rédigé dans les principes nouveaux, et dont la fortune sera rapide comme celle des idées dont il saluera l'aurore. Tout bien considéré, je crois qu'une révolution est une nouveauté à mille faces, et surtout à mille issues pour la fortune. Et ne fût-ce qu'un spectacle que vous iriez chercher au delà des Pyrénées, n'y a-t-il pas quelque chose de plus poétique, de plus attachant pour une imagination telle que la vôtre, que la résurrection d'un peuple? La fierté castillane réveillée, et s'élançant vers un meilleur avenir, vous promet plus d'émotions que l'orgueil britannique emprisonné dans les ennuis d'une société depuis tant de siècles classée et stationnaire.
Don Pedro m'offrait de l'extraordinaire, M. Almoth du régulier; mon choix, on le pense bien, fut bientôt fait. Je remerciai l'aimable vieillard de ses bontés, je lui demandai de me conserver un souvenir auquel je ne manquerais pas de me rappeler quelquefois. Je parlai avec tant d'entraînement du besoin, après tant de chagrins, de les étourdir continuellement par une vie active, que l'Anglais, malgré ses cheveux blancs, comprit mon choix, et ma naturelle et irrésistible prédilection pour tout ce qui pourrait m'arracher au sentiment de mes peines, à la solitude de mes souvenirs, enfin au poids d'un passé qui m'avait laissé sans ressources, comme sans consolations. Puissance singulière de l'imagination! un froid enfant d'Albion, un homme dont les années avaient encore plus amorti les illusions, s'identifiait avec les folies de la Contemporaine. J'avoue que cet accueil d'un vieillard aux impressions qui ne sont plus de son âge porte je ne sais quoi d'aimable et de touchant; et cette espèce de renaissance qu'il éprouve le fait toujours aimer.
Le bon M. Almoth se tourna alors vers don Pedro et lui dit: «Mon cher, songez au dépôt que je vous ai confié; songez que dans tout ce que je vous ferez pour madame, je serai de moitié de coeur et de reconnaissance.» Impatient de retourner dans sa patrie, l'Espagnol me demanda si je ne voyais aucun obstacle à partir le lendemain. Aucun, lui répondis-je. En effet, dès le matin, après avoir fait nos adieux à notre bon et généreux commensal, qui voulait également retourner promptement en Angleterre, nous nous mîmes en route pour Paris.
Qu'on admire ici la mobilité de mes impressions, et l'incroyable résolution avec laquelle j'agite et dépense ma vie. Absente depuis plusieurs années de ma patrie, en revoyant ce Paris où plusieurs de mes amis exilés étaient déjà revenus, je sentis comme un mouvement rétrograde dans mes volontés: même malheureuse, il me semblait que je devais préférer la patrie à de nouvelles courses.
Mais don Pedro était si pressé de partir de la capitale, que je n'eus pas le temps de rester sous le poids du combat qui commençait à s'élever dans mon coeur. D'un autre côté, l'idée que si je revoyais mes amis ils s'opposeraient à mes nouvelles aventures m'empêcha de me mettre en contact avec eux. Mon coeur me disait bien que je devais à plusieurs les témoignages d'une reconnaissance qu'il n'était pas dans mon caractère de leur refuser; mais ma tête, incapable de supporter le conseil, et d'entendre les observations de la raison, me représentait aussi l'embarras de ces disputes qui, pour être affectueuses, ne sont pas moins cruelles à subir.
Toutes réflexions bien faites, si l'on peut appeler réflexions les bonds souvent contraires de la Contemporaine, je me décidai à ne voir personne, et seulement à écrire à Talma, en m'arrangeant encore pour que ma lettre ne lui parvînt qu'après mon départ. Don Pedro commanda les chevaux pour le lendemain soir de notre arrivée, et nous partîmes de la place Vendôme pour les Pyrénées. La rapidité de la route acheva de me convaincre de l'excellence de ma résolution, et le caractère affectueux et la conversation attachante de mon compagnon de route me firent arriver à Bayonne n'ayant plus de regrets, et déjà avec des espérances.
CHAPITRE CXCVI.
Arrivée en Espagne.--Séjour à Barcelone.--Moeurs catalanes.--Portrait du général Castagnos.--Don Felix de Villanova.--Le galant chanoine.