J'attendais des lettres de madame Étienne Rabault, du père de Paula, de Cettini, de Mingrini et de vingt autres personnes encore; aucun signe de souvenir ne me fut donné. Je ne suis plus utile, me disais-je, on m'oublie; je puis donc maintenant m'appartenir à moi seule; et pourtant cette idée de solitude, cette réflexion d'égoïsme, m'accablèrent plus que mes malheurs. Il me sembla que la dernière illusion de ma vie m'était enlevée, puisque je ne pouvais plus me dévouer à ceux que j'aimais. Mon courage m'abandonnait; de ce jour seulement je me croyais à plaindre.
Dans cet état de mélancolie et presque de désespoir, je ne trouvai un peu d'adoucissement à mes idées qu'en me nourrissant des souvenirs de mon album, et de la lecture de toutes les lettres de mon portefeuille. Mon imagination, ressaisissant avec délices ces trésors du passé, conçut la pensée de mettre en ordre toutes ces précieuses notes. Ma plume, obéissant à tous les sentimens qui m'agitaient, fut entraînée à une sorte de brûlant récit de toutes les impressions du passé.
Le jour me surprit au milieu d'un travail déjà considérable, que je relus ensuite comme le produit d'un rêve. J'avais déjà composé quelques nouvelles à une époque où ces délassemens n'étaient guère que de simples occupations du loisir; mais cette nuit de délire, et les pages qu'il m'avait inspirées, élevèrent plus haut mon ambition littéraire. Je me disais: Si un peu de talent pouvait m'être échu en partage, si ce peu de talent pouvait suffire pour peindre beaucoup de gloire, j'élèverais un monument à tout ce que j'ai connu, aimé, admiré et plaint. Je mis un soin religieux à classer ce que j'appelais toutes mes époques... Et c'est de cette nocturne et solitaire méditation que date pour moi non pas encore la pensée d'une carrière littéraire, mais la certitude de pouvoir traduire mes impressions. C'est dans cette disposition d'esprit que je montai en diligence pour Boulogne, et, grâce à la malheureuse versatilité de mon humeur, au bout d'une demi-heure de séjour j'étais déjà lancée dans d'autres projets.
CHAPITRE CXCV.
Nouvelle tentative dramatique à Boulogne.--Heureuses rencontres.--M. Almoth.--Don Pedro, fils du duc Del..., grand d'Espagne.--Mon passage par Paris.
Ma vie de courses commençait à me peser, comme on vient de le voir, et je croyais que Boulogne, où j'espérais trouver quelque argent, bien nécessaire à ma gêne réelle, serait le terme de ces promenades de ville en ville, qui n'avaient plus même pour objet le dévouement à des amitiés dispersées de toutes parts et partout oublieuses. Malgré la pénurie de ma caisse, je m'installai comme d'ordinaire dans un fort bel hôtel, et cette espèce d'imprudence financière (je n'avais pas de quoi m'assurer un loyer de trois mois) devint au contraire une ressource par les rencontres heureuses qu'elle me procura.
En entrant dans la ville je vis d'abord annoncer le spectacle extraordinaire pour le lendemain et les jours suivans, par une troupe assez forte pour la tragédie; je cite textuellement le programme. J'allai droit au directeur lui offrir mes services; il les accepta, et en fut si joyeux qu'il m'offrit immédiatement le prix des représentations auxquelles je voudrais consentir. J'en acceptai une, celle du surlendemain.
Je dus à cette nouvelle tentative dramatique, dont l'intrépide Jeanne d'Arc fit encore les frais, quelque chose de mieux que des applaudissemens; les félicitations, après le spectacle, de deux étrangers de distinction qui se trouvèrent dans les coulisses à la fin du spectacle: c'était M. Almoth, Anglais fort instruit, petit vieillard façonné aux bonnes manières par de nombreux voyages et un long séjour à Paris. Le second était don Pedro del ***, fils d'un grand d'Espagne, obligé de vivre loin de sa patrie comme tous ceux que dans son pays on avait inquiétés comme afrancesados. Ce fut le directeur qui, en me présentant ces messieurs me donna brièvement ces détails pour m'engager à répondre à tout ce que sans doute il leur avait dit de moi. Je fus expansive et polie comme une reine qui vient d'être saluée par son peuple, et qui sourit à qui l'approche après les acclamations populaires. Ces deux messieurs offrirent de me reconduire à mon hôtel, en me disant qu'ils l'occupaient aussi depuis quelques jours. Cette circonstance toute fortuite, devint l'un des incidens les plus importans de ma vie, comme on va voir.
Le ton respectueux, les manières affables et élégantes de ces étrangers, ne me firent trouver aucun inconvénient à un déjeuner qu'ils me proposèrent pour le lendemain, en l'appelant une cotisation de l'amitié. Ce petit repas avança entre nous l'intimité. L'Anglais avait entendu parler de moi, et sut habilement provoquer l'abandon de mes récits. À toutes mes scènes militaires l'Espagnol prenait un vit intérêt, et il redoubla, de la part de mes deux auditeurs, au dénouement d'une vie si brillante, qui réduisait au rôle d'une reine de théâtre une femme qui avait vu de si près les trônes réels et les grandeurs positives de la terre. Mes deux commensaux se disputèrent le plaisir de contribuer à me faire sortir d'une position qui ne leur paraissait point en harmonie avec mes antécédens, comme on dit aujourd'hui.