--«D'Ac! c'est possible?
--«Oh! vous aussi vous y êtes; on vous serre de près: lisez une petite note de prudence qu'on m'a donnée chez madame Étienne Rabaud. Décidément la police, pour exister, a le soin de nous faire passer toujours pour des séditieux. Nous faisons vivre la délation, et l'on nous fait mourir de fatigues et de chagrins. Croyez-vous que, pour la disputer aux raisons d'état, la vie vaille la peine d'être gardée?»
--«Non; mais vous savez l'opinion de Napoléon sur le suicide.» Ce seul mot de souvenir fut plus puissant que toute ma harangue.
Ce jeune et brave officier me raconta qu'on lui avait pris sa bourse et son portefeuille. Dans l'une il y avait de quoi me faire vivre, et dans l'autre il y a de quoi me faire fusiller dix fois pour une.
Bonnier, seriez-vous réellement d'une conspiration! en existerait-il une? lui demandai-je avec un ton de crainte et de mécontentement. Sa réponse franche et vive me rassura.--Conspirer! et pour qui? pourquoi? pour quelque prince étranger? un soldat français ne se sépare pas ainsi de sa nation;--pour le fils de l'homme qui nous mena si souvent à la victoire? mais il est aux trois quarts autrichien. Ah! madame, on se trompe sur nos braves, on prend leurs regrets de la victoire pour des complots. J'ai mon opinion, mais je ne prétends l'imposer à personne. Malgré la sincérité de cette déclaration, je tremble pour mes papiers. Il y a aujourd'hui des gens si habiles, qui font si bien la conspiration, qu'il faudrait beaucoup moins de notes que mon portefeuille n'en contient pour se faire de fort beaux états de service auprès des puissances. Pendant ce colloque, je fus abordée par un peintre de Bruxelles que j'avais un peu connu, qui me donna de fort mauvaises nouvelles de la plupart de nos amis, tous bien tourmentés par l'ambassadeur français, qui leur portait réellement trop d'intérêt. Mais à ces tristes nouvelles il y avait une compensation, c'était l'annonce d'une tournée de Talma dans le nord, et la certitude de sa présence à Calais, à Boulogne, à Dunkerque. Ce nom était magique sur moi, et au souvenir de tous les services qu'il m'avait rendus, je me sentis comme une nouvelle puissance de faire du bien; et dans mes ressources déjà épuisées, je trouvai le moyen d'offrir encore quelque utile assistance à mon compagnon d'exil. Je puisai courageusement dans ce qui me restait d'argent. J'étais sûre de trouver ce qu'il me faudrait au besoin auprès de l'ami généreux dont on m'avait annoncé l'arrivée. Mais ne voulant pas abuser de cette facilité de Talma qui m'était connue, je lui écrivis que, pour dérouter les soupçons qui planaient sur le but de mes courses, j'allais devenir reine, et donner quelques représentations à Calais et à Boulogne, et que je le priais d'y venir pour que le produit de son talent aidât à la pacotille de quelques malheureux.
Je reçus, courrier pour courrier, 1,200 fr., avec une lettre toute bonne, tout aimable, toute lui, où il me disait «que je faisais bien, qu'il fallait prendre l'emploi de Mlle Duchesnois, débuter par Jeanne d'Arc, puis se lancer en même temps dans la Femme jalouse, sans oublier Sémiramis, Phèdre et Gabrielle de Vergy, où vous avez, ma chère Saint-Elme, des momens admirables.» Je cite ces paroles, croyant qu'après avoir si franchement consigné mes disgrâces dramatiques, je puis rapporter ces témoignages de talent donnés par l'homme qui en avait un si inimitable. Talma m'exprimait son regret de ne pouvoir m'aider de sa présence, son congé étant expiré; mais il me conseillait positivement de reprendre la carrière du théâtre, puisque celle des grandeurs m'était fermée. Sans adopter ce projet, je mis toujours à exécution celui de jouer six représentations tant à Boulogne qu'à Calais, et je fus chez Bonnier, très joyeuse de pouvoir remplacer la bourse qu'il avait perdue, l'engageant à partir le plus tôt possible, ce qu'il résolut de faire le surlendemain. Il me serait bien impossible de peindre l'exaltation de sa reconnaissance à la lecture de la lettre de Talma.
Fidèle à une résolution derrière laquelle je voyais quelques secours pour des malheureux, je me rendis au noble théâtre pour m'entendre avec les artistes qui en composaient la troupe; je ne parlerai point de leur composition: comme partout, c'était un mélange de talent et de médiocrité. En province, l'opéra, le chant ayant seul le privilége de plaire au public, la pauvre Melpomène a bien de la peine à pouvoir de temps en temps chausser son cothurne. Au lieu d'une tragédie, on ne put organiser que la déclamation de quelques scènes. Je choisis dans la tragédie de Jeanne d'Arc le moment où, interrogée par le duc de Bedfort, la jeune héroïne de Vaucouleurs lui révèle sa naissance, ses visions célestes, ses inspirations guerrières. Je ne saurais attribuer l'unanimité des applaudissemens que j'obtins, dans plusieurs endroits de la longue tirade du rêve, qu'au bruit qui s'était répandu de mon intime amitié avec Talma. Enfin j'eus un succès complet, surtout dans les imprécations contre les Anglais; et pourtant les Anglais étaient alors en faveur dans les départemens du nord.
La soirée finit par la comédie des Femmes, de Dumoustier. J'y remplis aussi un rôle. Presque toutes les actrices étaient jeunes et jolies, et la pièce parut bonne. Dans la scène du déjeuner, où toutes les femmes sont autour de Germeuil, tout à coup, par un de ces souvenirs qui nous saisissent comme des remords, je me rappelai avoir vu à Lyon mademoiselle Contat dans le rôle de madame de Saint-Clair. Quelle était alors ma brillante position, quel glorieux nom je portais! Involontairement je me voyais accompagnée de Moreau; j'étais à la scène d'alors beaucoup plus qu'à celle du moment. Ma mémoire ne me trahit point, mais ce fut un miracle.
Je me sentais tout au fond de l'abîme que j'avais placé entre ma brillante existence passée, mon triste présent, mon plus triste avenir; je rends grâce au hasard qui voulut bien permettre que les spectateurs ne souffrissent pas du bouleversement qui venait de frapper ma pauvre imagination. La soirée rapporta moins de recette que d'applaudissemens, mais j'eus encore cependant lieu d'être contente de mon oeuvre. Le directeur, M. Thuillier, se conduisit avec une grande délicatesse: il ne voulut point prélever les frais, quoiqu'ils eussent été stipulés. J'avais annoncé l'intention de donner quelques autres représentations; mais les petites intrigues, les amours-propres jaloux, se retrouvent dans les plus chétives réunions dramatiques; et comme je n'enviais nullement la place de la première reine ou coquette du Pas-de-Calais, je pris le parti de couper court aux terreurs des chefs d'emploi par mon départ.
Je me croyais encore bien en fonds, mais, en faisant mon inventaire, je m'aperçus que j'avais mal compté, et que j'étais réduite au plus décourageant nécessaire.