Alicante, 20 fructidor an XIII.
«Ce n'est point impunément, ma bonne amie, que l'on est malade en Espagne, et les convalescences y sont plus douloureuses et plus longues que les maladies. Ce que j'éprouve depuis quatre mois, ce sont des rechutes continuelles. Je viens d'en éprouver une qui m'a mis dans un état de faiblesse incroyable; je ne puis plus sortir, même en voiture. Mon visage est couvert d'un érysipèle qui me gêne horriblement.
«J'ai reçu du ministre un congé illimité pour venir rétablir ma santé en France. Je suis si mal ici que j'en eusse profité de suite si je m'étais senti en état de supporter le voyage; mais je suis loin d'être dans cette position. D'ailleurs je serais obligé de faire quarantaine, et je tomberais bientôt dans la mauvaise saison. Cependant, comme je suis convaincu que je ne me rétablirai jamais ici, voici mon projet. Si les forces me reviennent et que la quarantaine soit levée dans les premiers jours d'octobre, je me mettrai en route. Je me rendrai à Montpellier pour y consulter un célèbre médecin et séjourner le reste de la belle saison dans le midi de la France. J'irai ensuite passer à Paris trois mois pour me soigner, et au printemps prochain je me rendrai aux eaux qui me seront ordonnées. Si au contraire je suis retenu ici, je n'exécuterai mon plan qu'au mois d'avril prochain. Je te dirai d'ailleurs, en confidence, que ma bourse est assez mal garnie: mon établissement de maison, ma maladie, ont commencé à me ruiner, et le voyage de France m'achèvera; ce ne sera qu'en m'endettant que je pourrai le faire; mais pour la santé il faut tout sacrifier. Ainsi tu vois, mon amie, que de toute manière avant peu nous nous reverrons; ce sera pour moi un grand bonheur. J'espère te retrouver bien portante et toujours la même pour moi. Je t'embrasse bien tendrement, ma chère et bonne Adèle, et suis pour la vie ton ami.
P S. «Bien des choses à tous mes amis et surtout au cher Loubeau, à Beauvoisin, à Journal et à Duchazal.»
Hélas! me disait la pauvre Inès, il se plaignait à cette maîtresse chérie des embarras et des privations dont il nous enviait le bonheur de le soulager. Vingt fois ma mère (nous étions riches alors), vingt fois elle a prié, stimulée par moi, l'aimable Français de permettre qu'elle fît les frais de sa maison. Il était délicat jusqu'au scrupule, et ne voulut même jamais rien accepter. «Non, madame, jamais je ne l'oublierai», disait Inès; et ses regards et sa voix annonçaient une de ces douleurs sans fin, semblables à celles dont je portais moi-même le germe dans mon sein.
CHAPITRE CXCIV.
L'officier à demi-solde secouru.--Lettre et nouveau bienfait de Talma.--Nouvel essai dramatique dans Jeanne d'Arc.--Mes premières inspirations littéraires.
Outre mes bonnes Espagnoles, j'eus encore le bonheur de rencontrer un ami de tous mes amis, un neveu de Bonnier, qui sut bien découvrir ma retraite, et qui, se rendant à Bruxelles, me détermina facilement à faire route commune pour cette capitale, sorte de halte de toutes mes courses. Bonnier ne se proposait pas d'y faire un long séjour: venu là dans l'intérêt de Boyer de Peyreleau, il s'occupait particulièrement du sort de son ancien chef, qui avait eu à fuir la sentence capitale prononcée contre lui, et toujours suspendue sur sa tête.
Bonnier était las de la vie errante à laquelle le condamnaient les lois, le sort de ses amis, l'épuisement de ses ressources. «J'hésite, me disait-il, à tout ce que je veux entreprendre; j'hésite même à vivre.»
--«Quoi! vous écouteriez une indigne faiblesse? l'avenir n'est-il pas là comme un refuge?»
«--D'avenir! il n'y a en plus pour les proscrits. Je suis, ajouta-t-il, signalé sur le livret noir de toutes les polices; je suis recommandé particulièrement aux Garnier, aux d'Ac..., et autres surveillans cosmopolites.»