J'allais partir, mes petits comptes étaient réglés avec mon hôtesse, et j'étais allée à quelques pas de l'auberge faire des emplettes nécessaires pour ma traversée. Là, pendant que la jeune fille du magasin cherchait ce que j'avais demandé, moi, debout devant le comptoir, je prends machinalement un journal qui se trouvait là pour servir d'enveloppe; je le parcours avec une nonchalante distraction, et m'arrête tout à coup le regard fixe, la bouche béante en lisant à l'article Trieste: «Hier on a célébré dans la cathédrale les obsèques de la ci-devant grande-duchesse de Toscane, Élisa Bacchiochi, soeur de Napoléon.» Non, de toutes les révolutions subites, imprimées à mon sang par tant de scènes extraordinaires de ma vie, je n'en saurais comparer aucune à la puissance de saisissement et de douleur que me causa un si cruel événement, si cruellement appris. Je faisais des préparatifs pour aller rejoindre ma bienfaitrice; le jour même j'allais traverser les mers, croyant trouver Élisa heureuse ou du moins résignée à l'adversité par son grand caractère et le dévouement de quelques rares amis. J'étais encore sous le charme de la reconnaissance, et les dernières espérances, comme les plus beaux souvenirs de ma vie, se trouvaient de nouveau flétris et brisés par la mort.

«Élisa! ma bienfaitrice! Élisa!» Ce fut, pendant une heure, tout ce qu'il me fut possible de dire. Je ne voyais, je n'entendais rien autour de moi. Les bonnes gens, chez lesquels je venais d'être si cruellement surprise, me montrèrent une de ces compassions délicates qui n'interrogent pas, mais qui plaignent. «Mon Dieu! madame, s'écriait une jeune fille de dix-huit ans, la présence de la mort a dû être moins pénible à une princesse exilée; hélas! on m'a dit bien des fois que ceux qui survivent sont les plus malheureux.» Ce doux visage d'une jeune fille consolant une inconnue me fit un bien inexprimable. Ce n'est pas trop dire que d'attribuer aux soins de cette famille mon salut. Ces aimables femmes ne voulurent pas consentir à me laisser partir, et me forcèrent, par les plus douces instances, à remettre mon départ à quelques jours. J'y consentis d'autant plus volontiers qu'il était, hélas! devenu sans objet. Je renonçais naturellement au voyage à Trieste. On envoya prendre mon léger bagage à l'hôtel, et, au bout d'une heure, je me trouvai tout installée et comme en famille chez les personnes excellentes qui venaient de me secourir. La triste surprise qui venait de m'acquérir deux amies était dans ce moment le seul sujet de nos entretiens. Nous parlions d'Élisa, de ma bienfaitrice, de ses qualités, du bonheur qu'elle eut d'avoir conservé dans son exil des coeurs amis.

Je fus bientôt l'amie de cette excellente famille où l'on voulut, pour quelques jours, me recueillir. Mes deux hôtesses n'étaient point Flamandes, mais Espagnoles, et si je dois taire leurs noms, je puis dire par quelle étrange vicissitude elles avaient quitté leur patrie; je puis dire, sans indiscrétion pour la plus tendre hospitalité, les rapports qui, en les liant dans leur ville natale avec un des personnages les plus connus de notre révolution, devinrent la cause innocente de leur exil volontaire.

Au mois de germinal an... Tallien reçut du gouvernement français, comme proscription ou comme récompense, la place de consul à Alicante. J'ai sous les yeux une lettre de sa main, portant cette date. Arrivé dans cette ville, il devint par hasard l'hôte de la sénora Plati, veuve et mère d'Inès, alors âgée de 10 ans. Après quelque temps de séjour, Tallien subit le triste effet du climat. Une maladie cruelle, un affreux érysipèle lui couvrit le visage. Tous les soins lui furent prodigués. La jeune Inès devint gardienne de son lit de souffrances; j'étais là toujours, me disait-elle; je montrais au Français malheureux, mes images de la vierge, et il me répondait: «Inès, elle était pure et belle, tu as aussi son innocence comme sa beauté; j'osais le croire, madame, et le ciel m'en a punie.» Ce qu'Inès appelait un châtiment n'était, hélas! que la contagion de la cruelle maladie à laquelle l'avait exposée sa continuelle présence. Ses traits en furent altérés, ses regards presque éteints; Inès devint méconnaissable, même à l'oeil de son ami, qui, n'ayant pris à la petite Inès que l'intérêt que fait naître un aimable enfant, ne cacha point l'impression produite sur lui, par l'altération d'une beauté fanée pour toujours. Inès devint triste et sérieusement malade. Dans cette nouvelle maladie, Tallien rendit avec usure à la jeune malade les soins qu'il en avait reçus. Inès sembla renaître, et ne pensa plus qu'elle dût regretter sa beauté.

Tallien sollicitait depuis quelque temps un congé, pour se rétablir en France. Il l'obtint, et retourna dans sa patrie. Inès languit... puis, se jeta dans le sein de sa mère pour ne pas succomber au désespoir. Les événemens avaient marché. Tallien avait conservé sous la première restauration la pension de 15000 fr., qu'il devait au gouvernement impérial; mais, ayant signé depuis l'acte additionnel, il fut privé de ce traitement, et vécut pauvre et oublié, même de ceux dont il avait sauvé la vie, mais non pas des coeurs qui l'avaient véritablement aimé pour lui. Inès et sa mère, persécutées dans leur patrie, se réfugièrent en France. Hélas! un coup nouveau devait y frapper Inès. Tallien, depuis long-temps était uni à une Française, dont l'attachement dévoué fut sa dernière consolation [1]. Inès et sa mère virent Tallien dans la modeste retraite qu'il occupait, allée des Veuves, aux Champs-Élysées. Il leur avoua tout avec loyauté; Inès n'eut pas même l'idée de se plaindre; elle ne sentit qu'un besoin, celui de quitter Paris. La mère et la fille prirent la résolution de chercher une retraite dans une ville de province pour y vivre obscures et ignorées. Il y avait trois ou quatre ans qu'elles habitaient Dunkerque. Depuis quelque temps elles avaient appris la mort de Tallien; Inès me disait en pleurant: «Ah! madame, si vous l'eussiez connu, si vous eussiez entendu cette voix douce, cette facilité de moeurs intérieures, vous croiriez comme moi, que la calomnie n'a point fait la part des bonnes actions dans une vie que la révolution a rendue si orageuse. Ah! madame, il avait conservé trop de sérénité dans le regard pour n'avoir pas été bon au milieu du terrible rôle auquel la révolution l'avait condamné. Il me semble le voir encore dans sa retraite, cultivant des fleurs, élevant des oiseaux, se plaisant aux seules images de la nature. Les peines de l'âme, les infirmités du corps, n'altéraient jamais son front.»

Inès resta un moment abattue, puis elle ajouta vivement: «Nous avons quelques économies, nous irons à Paris; nous irons voir celle qui a reçu les derniers soupirs de Tallien.» La mère, qui venait d'écouter encore les épanchemens de sa pauvre fille, confiés déjà tant de fois à son coeur, me pria de lui faire comprendre que ce voyage serait pour elles la ruine de leur petit établissement, de leur existence déjà médiocre et malheureuse. «On peut pourtant, n'est-ce pas, madame, prier pour l'âme des pécheurs?» Cette pauvre mère, faisant le signe de la croix, me rendit en un instant les émotions que j'avais éprouvées à la vue de la foi si vive et si compatissante de ma bonne soeur Thérèse.

J'employai toute la sympathie de ma sensibilité pour adoucir les chagrins d'Inès, pour la faire céder aux sages observations de sa mère, et j'eus le bonheur de la convaincre. Mais, tout en me promettant une religieuse obéissance, elle reparlait de celui qui avait tant agi sur sa destinée. Elle revenait sans cesse sur sa renommée de tribun, sur la qualification de jacobin qu'elle lui avait entendu donner et qui semblait la poursuivre.

J'écoutais cette Espagnole avec un intérêt inconcevable, car son organe avait un accent particulier, et le sentiment qui animait ses paroles tenait à une nuance si extraordinaire de passion que tout était singulier dans ses récits.

«Voilà, me dit-elle, les lettres que Tallien écrivait sur moi à l'amie qui sans le savoir m'a fait tant de peines.» Je rapporte le texte même de cette lettre.

TALLIEN À MADAME MÉZIÈRE.