Don Joseph A... était fort instruit, et quoique toutes les études de sa vie eussent été dirigées vers la jurisprudence, il avait beaucoup de littérature, et sa conversation était fort intéressante. J'aimais à lui entendre raconter les anecdotes du temps du Prince de la Paix qu'il avait été à même de bien connaître, ayant eu une liaison fort intime avec le chanoine don J. Duro, confident de ce célèbre favori, et avec la comtesse de C... qui exerçait la même influence sur le chanoine que celui-ci sur son patron.

CHAPITRE CXCIX.

Confidences de D. J. A... sur le Prince de la Paix et les moeurs espagnoles sous son ministère; les salons de la haute société de Madrid.--Portrait du général Zayas.--Audiences mystérieuses du roi.--Ferdinand VII.

Parmi les faits curieux que me racontait don Joseph A... sur cette époque, je me bornerai à une légère esquisse de l'état dans lequel la faveur du Prince de la Paix avait plongé la société en Espagne. Pour se faire une idée de la corruption espagnole à cette époque, il faudrait rassembler les doubles images de la régence et du directoire, et encore l'histoire de France n'aurait peut-être pas le prix de l'immoralité.

L'amour de la reine pour don Manuel Godoy, Prince de la Paix, et l'inconcevable aveuglement de Charles IV, avaient réellement mis le sceptre des Espagnols aux mains de ce favori. La haine publique lui était une recommandation, le pouvoir pas autre chose qu'une caisse de plaisirs, et une source de caprices désordonnés et nouveaux. La passion pour les femmes dominait chez lui toutes les autres. Sûr de son empire sur le roi, il ne ménagea plus la reine, et il entretint publiquement une maîtresse qu'il avait, dit-on, épousée, ce qui ne l'empêcha pas d'obtenir la main d'une princesse de la famille royale, nièce du roi. Il ne cessa pas de fréquenter dona Pepa Turo, la maîtresse dont j'ai parlé, qu'il logea magnifiquement dans le Retiro, résidence royale, et dont il eut des enfans auxquels passèrent les titres les plus magnifiques de la monarchie.

Le Prince de la Paix habitait alternativement la capitale et les maisons de plaisance où résidait le roi. Sa cour était plus nombreuse que celle du monarque; tous les jours, de onze heures à midi, accouraient dans ses palais une foule innombrable de personnes de toutes les classes, jalouses d'obtenir un regard. Là, on voyait confondus pêle-mêle les grands d'Espagne, les généraux, les magistrats, les prélats, les moines, les plébéiens, les duchesses et les courtisanes. Les plus jolies femmes de l'Espagne accouraient à ce bazar de la fortune. On passait même les mers pour prendre part à ce concours de la beauté; on venait d'Amérique exposer ses charmes au prince roi, et on remportait, à la suite de quelques complaisances, les meilleurs emplois des colonies. Il y en avait pour les maris, pour les frères et pour les amans. Je n'oserais pas raconter à mes lecteurs le trait suivant, si don Joseph A... ne m'avait assuré en avoir été le témoin avec plus de mille autres personnes.

La marquise de ..., encore vivante en 1822, sollicitait depuis long-temps une audience particulière du Prince de la Paix sans pouvoir l'obtenir. Elle la dut enfin aux sollicitations et aux importunités dont elle accabla le chanoine Duro et la comtesse de C...; son but était d'intéresser le prince à une affaire d'une haute importance pour sa fortune, en essayant sur lui le pouvoir de ses charmes. Son audience fut indiquée quelques momens avant l'heure à laquelle le prince se montrait à ses courtisans dans les vastes salons du palais. La marquise entra dans son cabinet en traversant la foule déjà réunie, y resta à peine un quart d'heure, et, chiffonnant ses falbalas que le prince avait respectés, affecta de sortir dans un désordre qui pût lui donner l'étrange relief, et l'honneur si scandaleusement poursuivi par les plus grandes dames, d'avoir excité les désirs du satrape. Le bruit de cette aventure, que tout le monde crut réelle, ne tarda pas à venir aux oreilles du prince, qui la démentit, et qui fut cru d'autant plus facilement qu'on savait qu'il n'aurait pas mis le moindre scrupule à l'avouer.

Je passe sous silence un bon nombre d'autres anecdotes que je sus de la bouche de don Joseph A... et qui m'intéressaient alors, parce que j'avais occasion de voir souvent plusieurs des personnages qui y avaient joué un rôle.

Je fus présentée par don Félix à la baronne de C..., parente du général Castagnos. Sa maison réunissait la plus haute société de Madrid. J'y fus parfaitement bien accueillie. Le ton de cette maison, à quelques nuances nationales près, était celui de la très-bonne compagnie de Paris. Je fus frappée d'un usage que je n'avais pas trouvé aussi généralement répandu dans la société de don Joseph A... Presque toutes les femmes se tutoyaient entre elles; j'en demandai l'explication au spirituel général Zayas, habitué de la maison, et qui se fit mon chevalier dès le premier jour de mon introduction chez la baronne de C... Il me dit que les grands d'Espagne se tutoyaient tous entre eux, et que les titulos de castelli, qui sont après eux la première noblesse du royaume, suivaient cet exemple pour s'assimiler autant que possible à la première classe de la nation.