Le général Zayas est né à la Havane; il avait été prisonnier en France, où il fut traité, par le gouvernement impérial, plus sévèrement que ses compagnons d'infortune, ayant subi une longue détention à Vincennes. Après la restauration il resta quelque temps à Paris, et en avait conservé un souvenir très agréable. Instruit par don Félix de mes liaisons avec Moreau et avec Ney, il me mettait souvent sur ce chapitre, et la manière dont il me parlait de ce dernier ne contribua pas peu à m'inspirer une estime qui donna, pendant quelque temps, de l'ombrage à don Félix, qui m'en témoigna, non de l'humeur, car cet excellent jeune homme n'en eut jamais avec moi, mais de la tristesse. Il cessa bientôt de s'en plaindre, et je ne tardai point à apprendre la cause de ce changement. Don Félix, qui sacrifiait tout au triomphe de ses opinions politiques, témoigna autant d'attachement au général Zayas, qu'il avait manifesté d'éloignement quand il sut que ce général était constitutionnel.

J'entendais dire tous les jours à une foule de personnes qu'elles avaient été à la cour. Je demandai au général Zayas ce que cela signifiait: j'appris que ce qu'on appelait aller à la cour était tout simplement se présenter le dimanche dans les salons du roi à midi, que personne n'en était exclu pourvu qu'il portât un uniforme, ou un habit à la française, qu'en Espagne on appelait traje diplomatico. Si vous voulez voir le roi et lui parler, me dit le général Zayas, il n'y a rien de plus facile; faites demander au capitaine des gardes, ou au premier gentilhomme de la chambre de service, une audience qui n'est jamais refusée, et prenez le premier prétexte qui vous passera par la tête; sa majesté vous accueillera très bien. Cependant, si vous tenez à obtenir quelque distinction personnelle, adressez-vous particulièrement au duc d'A..., qui est l'intermédiaire officiel des présentations intimes. Je ne me proposais pas de suivre ce conseil; mais don Félix, à qui j'en parlai, me pressa de voir le duc d'A..., et lui écrivit sur-le-champ en mon nom pour lui demander un rendez-vous. Le duc ne me fit pas attendre long-temps sa réponse, car il vint lui-même au moment où je me disposais à sortir pour aller à la promenade. Ce seigneur passait pour le confident des promenades nocturnes que Ferdinand faisait de temps en temps. Je le remerciai de sa politesse, d'autant qu'il ignorait le motif du rendez-vous que je lui demandais; mais, comme il était fort galant et accoutumé à ce que les femmes s'adressassent à lui pour obtenir, par ses entremises, quelque grâce, il s'imagina que j'avais plus que des vues politiques sur son maître; et rien ne me parut plaisant comme l'air d'importance que se donnait ce noble duc pour un office dont personne ne lui enviait le triste honneur. Pendant les fadeurs de l'ennuyeux gentilhomme, je trouvai un prétexte d'audience, et même un prétexte sérieux et réel: je me rappelai une ancienne affaire de créances hollandaises sur l'Espagne, dont j'avais les titres dans mes papiers. Je dis au duc d'A... que je voulais présenter un placet à ce sujet. Le duc m'assura de son exactitude, de son empressement, et même de la gracieuseté du souverain.

Peu de temps après, j'eus la visite de don Félix, auquel je racontai ce qui venait de se passer entre le duc d'A... et moi. «Oh! oh! me dit-il, notre ci-devant jeune homme est vif; il faut qu'on lui ait parlé de vous, et qu'il en ait déjà parlé plus haut.»

--«Peut-être la police...»

--«Il est nécessaire que vous éclaircissiez ces soupçons. Rendez-vous demain au palais, et parlez au roi.» Et comme je faisais quelques objections, don Félix me répondit: «Ferdinand VII est le plus accessible des souverains.» J'en eus la preuve le lendemain; car, m'étant rendue au palais à l'heure indiquée, je fus introduite par un officier supérieur dans une grande salle, où je vis plus de vingt personnes. Une personne qui sortit d'une pièce attenante à celle où j'étais vint me demander si je venais de la part de son excellence M. le duc d'A... Sur ma réponse affirmative, je fus conduite dans un grand cabinet, dont la porte entr'ouverte me laissa voir le roi, qui, en passant dans la première salle, parla tour à tour aux personnes qui y étaient réunies. Peu après le duc d'A... vint me joindre; et, s'asseyant à côté de moi: «Le roi, me dit-il, est favorablement prévenu; il sait qui vous êtes: vous avez des amis ardens, mais indiscrets. Sa majesté est très bien disposée pour vous.» Je ne comprenais rien à ce discours, et j'allais en demander l'explication au duc lorsque je fus interrompue par l'arrivée du roi lui-même, que je ne reconnus pas d'abord, parce qu'il avait quitté l'uniforme qu'il portait. Il était vêtu de noir, et me parut assez bel homme, et d'une physionomie expressive. Le duc se retira et me laissa avec sa majesté, qui me dit en très bon français: «A... m'a parlé de toi; nous te connaissons, beau masque: je me ferai rendre compte de la créance que tu réclames. Mais Madrid, comment est-il vu par la maligne Française? Que dit-on de moi à Paris? Comptes-tu rester encore quelque temps?» Je fus tout étourdie de ce tutoiement, signe de la grandeur royale, singulier privilége de la souveraineté, qui se trouvait le même que le symbole de l'égalité pour nos sans-culottes. Je ne fus pas moins interdite des brusques et innombrables questions du monarque castillan.» Sire, répondis-je en balbutiant, j'ai sollicité l'honneur d'être présentée à votre majesté, pour lui demander...»

--«C'est bon, c'est bon; A... se mêlera de cela; parlons d'autre chose. Est-il vrai que tu aies reçu des confidences de Napoléon?»

--«Sire, votre majesté paraît avoir reçu beaucoup de renseignemens sur mon compte; mais elle me permettra de lui faire observer qu'ils peuvent n'être pas fort exacts.»

--«Oh! que si: j'ai mes correspondances à Paris. Je sais tout, puisque je sais, quant à toi, simple particulière, tes relations avec Moreau et avec le maréchal Ney. Tu cours le monde pour te consoler. Est-ce pour cela que tu as fait connaissance d'un certain don Félix? J'approuve tes projets de distraction; et, pour les seconder, voici une carte à l'inspection de laquelle tout te sera ouvert.» Là-dessus le roi me salua de la main, et se retira. J'avoue que, malgré son affabilité, Ferdinand n'exerça point sur moi ce prestige des grandes figures historiques qui avaient passé sous mes yeux.

Je trouvai D. Félix à la porte du palais, fort impatient de savoir ce que sa majesté m'avait dit. Je l'inquiétai beaucoup en lui disant qu'il avait été question de lui. «Mais rassurez-vous; Ferdinand n'a pas mêlé un mot de politique à toutes ses gracieuses paroles. Tout ce que j'en ai obtenu se réduit à cette carte, qui me donne l'entrée de toutes les maisons de plaisance où le public n'est pas admis.»

--«Comment diable! s'écria don Félix; mais c'est un brevet de sultane favorite que vous avez là. Vous ne tarderez pas à voir le duc qui vous engagera à aller, à un jour fixé, soit au petit jardin du Retiro, soit au Casino de la porte des Ambassadeurs; et, si vous acceptez, vous êtes certaine que vous y verrez le roi.»