«--Soyez tranquille, Don Felix; j'ai beaucoup failli, mais j'ai souvent aussi résisté; et si mon âge ne me mettait à l'abri des persécutions galantes que vous craignez, je trouverais encore de quoi m'en préserver dans mes souvenirs.»

Le duc d'A... ne manqua pas de venir me voir le lendemain, et me félicita de mon succès auprès du roi: «Sa majesté vous a fait une faveur dont elle est avare en vous donnant une de ces précieuses cartes que toutes les dames de Madrid vous achèteraient au plus haut prix.» Je souris de l'idée que le duc d'A... avait de la vertu des femmes de cette capitale.

«Vous profiterez des bontés du roi?» me dit-il.

«--Mais c'est selon: si je ne puis m'y faire accompagner, il n'en sera rien. Une femme seule, étrangère, peut-elle se présenter décemment?

«--Qu'à cela ne tienne; je serai votre cavalier. Vous n'avez qu'à m'indiquer le jour, et nous ferons ensemble une promenade au petit jardin du Retiro.

«--Nous verrons, dans quelques jours.

«--Mais c'est demain que j'espère que vous me ferez cet honneur?»

J'acceptai enfin, poussée par cette curiosité qui m'a si souvent et sans réflexion fait aborder les situations les plus extraordinaires.

Le duc fut fort exact le lendemain, et nous montâmes en voiture. Nous nous rendîmes au Retiro. Le duc d'A... ne cessait de me vanter l'amabilité du roi; je commençais à croire que don Félix avait raison, et je ne tardai pas à prendre quelques vertueuses terreurs. Depuis une demi-heure à peine nous étions, le duc et moi, dans un tout petit pavillon fort élégamment meublé que la porte s'ouvre et que je vois entrer Ferdinand, qui dit au duc, en espagnol: «Ah! tu donnes des rendez-vous chez moi?» Je m'étais levée à l'aspect du roi. «Qu'on s'asseye, me dit-il, que je sois un moment en tiers dans la conversation.» Un moment après, il dit au duc: «Je pense que madame doit avoir besoin de se rafraîchir. Fais-nous apporter un refresco.» Le duc sortit immédiatement, et le roi me dit en souriant: «Ce bon A... eût été bien étonné que je l'eusse retenu; il n'est pas accoutumé à ces manières.» Un laquais apporta un plateau sur lequel étaient des sorbets, des confitures, du chocolat et des cigares. S. M. m'engagea à prendre quelque chose et me servit une glace. Elle en prit elle-même, et fit un signe au laquais qui se retira. J'avais contre Ferdinand VII quelques préjugés; mais j'avoue que ce jour-là je le trouvai fort aimable. Je me sentis toute disposée à attribuer, ainsi qu'il le faisait lui-même, toutes les fautes de son gouvernement à la difficulté des circonstances.

Notre conversation fut longue, et je fus la première à m'apercevoir que la nuit était venue. Le roi sonna, et le duc d'A. parut. Ferdinand alla rejoindre sa suite au pavillon de l'étang du Retiro, où il était attendu, et je repris avec le duc le chemin de ma maison. Il me quitta à la porte pour se trouver au palais en même temps que son maître. Je trouvai chez moi un billet de don Pedro, qui, arrivé ce jour même à Madrid, était venu me voir immédiatement. Il m'annonçait qu'il repasserait le soir après le spectacle. Je ne pus m'empêcher d'être frappée de l'à-propos qui faisait arriver à Madrid le seul homme auquel j'eusse fait une confidence presque entière de ma vie le jour même où j'avais à ajouter une nouvelle aventure au grand livre de celles qui m'étaient arrivées.