Don Pedro revint en effet vers onze heures. J'eus le plus grand plaisir à revoir cet excellent ami, et de son côté il me témoigna la plus vive satisfaction, surtout lorsqu'après lui avoir fait part de la manière dont je vivais dans la capitale de l'Espagne, il vit que je m'occupais fort peu de politique. J'en suis d'autant plus charmé, me dit-il, que moi-même, partisan des améliorations, moi-même habitué aux dangers, je ne vois pas sans effroi les épouvantables excès qui sortent toujours comme les premiers fruits d'une révolution. Je parlai à don Pedro de ma présentation au roi, et de confidence en confidence, j'en vins à lui révéler que ce jour même, et au moment où il était venu chez moi, j'étais au Retiro en tête à tête avec S. M. C. Don Pedro resta comme ébahi à cet aveu. Vous êtes, me dit-il, une singulière femme; quand vous manquez d'aventures, elles viennent vous chercher. Trente femmes à Madrid briguent la faveur de ce qu'on appelle ici la llave secreta, la clef secrète, et ne peuvent l'obtenir; et sur une idée, demander par passe temps une audience au roi; toutes les combinaisons s'accumulent pour vous faire réussir. Cependant je dois vous prévenir que cette intimité ordinairement peu durable a des inconvéniens. Je ne cherche point à deviner ce qui peut s'être passé dans cette entrevue, mais le roi est peu discret. On dirait même qu'il n'agit que pour parler, et qu'il ne recherche les aventures, que pour les frais de sa conversation avec sa camarilla.
--N'allez pas si loin, mon ami, dans vos suppositions, toutes vos alarmes tombent devant l'innocence, et pour que l'avenir ne m'expose pas plus que le passé, j'ai grande envie de quitter Madrid qui commence à me peser, et je le ferais immédiatement si je trouvais une occasion agréable de parcourir l'Andalousie, et de visiter Cadix.
--Je serai votre compagnon de voyage si vous voulez, et moyennant un délai de quatre jours. J'acceptai avec empressement, et je promis de faire mes préparatifs en conséquence. Je fis observer à don Pedro que j'avais quelques comptes avec lui, et que dans la crainte d'être à charge à son amitié j'attacherais un grand prix à la vente de la créance pour la liquidation de laquelle l'audience de sa majesté me donnait bon espoir. Don Pedro se chargea de m'en débarrasser, et sans savoir comment il s'y prit, mais grâce à cette négociation sur laquelle je n'eusse jamais compté, je me trouvai encore une fois riche.
CHAPITRE CC.
Excursion en Andalousie.--Cadix.--Révolution de l'île de Léon.--Les contrebandiers.--Le Mameluck.--Société de Cadix.
Je ne pouvais quitter Madrid sans prévenir don Félix et sans m'excuser auprès de lui, non pas de la rupture de notre liaison, mais de l'éloignement qui allait en détendre les liens. Je craignais la susceptibilité de l'amour-propre, qui fait souvent que l'idée d'une séparation inspire aux hommes une jalousie subite; ce qui était de la bonne amitié se change alors quelquefois en passion. Il n'en fut point ainsi avec don Félix. Cet excellent jeune homme avait de la candeur, et ne vint point réclamer par vanité des droits qu'il n'avait point eus par amour. Il était d'ailleurs si possédé de sa fièvre politique qu'il convint ne pouvoir m'offrir qu'un dévouement trop distrait. «Don Pedro, me dit-il, est un compagnon de voyage d'un âge plus convenable pour une femme. Du reste, ajouta don Félix, je serai à vos ordres; qu'un mot de vous commande démarches, présence, vous pouvez de moi tout attendre. Nous nous retrouverons d'ailleurs probablement en Andalousie.»
Le duc d'A... revint me voir; il me parla beaucoup de l'estime que le roi faisait de ma personne, et m'engagea à venir de temps en temps à l'audience du soir. Je le priai de présenter mon respect à Ferdinand et de lui offrir mes adieux. Je lui annonçai mon départ pour Cadix, ce qui le surprit; mais il ne me fit pas d'objection. Je pris congé des personnes auxquelles je devais un accueil si obligeant, et je partis en poste avec don Pedro et le fidèle Yusef. Nous étions dans une bonne calèche de voyage; nous traversâmes très rapidement la province de la Manche, et nous arrivâmes au pied de la fameuse Sierra-Morena que nous franchîmes sans accident, ce qui est presque un miracle; mais je me pressais trop de m'en féliciter ainsi qu'on va le voir.
Nous avions couché à Cordoue, où don Pedro voulut me montrer la superbe cathédrale, ancienne mosquée bâtie par les Maures, où trois cent soixante colonnes de marbre blanc témoignent de la civilisation de ces barbares dominateurs de l'Espagne. Nous arrivâmes à Écija de trop bonne heure pour nous y arrêter, et nous nous trouvâmes à la nuit close dans une espèce de désert, qui est entre un village tout neuf qu'on nomme la Louisiane et une maison de poste appelée la Portuguesa. Nous entendîmes un vigoureux coup de sifflet: «Allons, dit don Pedro, voilà sans doute une anecdote qui se prépare pour votre album. Dieu veuille que ce ne soit pas la bande de los siete ninos de Écija.» Le postillon adressa quelques mots en Espagnol à mon compagnon qui me dit: «Rassurez-vous, nous n'avons affaire qu'aux Mamelucks.» Tout étonnée de ce que me disait don Pedro, je lui demandai ce qu'il entendait par les ninos d'Écija et par les Mamelucks. La ville d'Écija a été le berceau d'une bande de sept voleurs, qui a fini par devenir une sorte de peuple constitué; toutes les fois qu'un de ces voleurs privilégiés est pris, de puissantes protections le font toujours acquitter. Quant aux Mamelucks qui ont reçu ce nom d'un Mameluck resté en Espagne dans la dernière guerre, et devenu leur chef, ce sont tout simplement des contrebandiers fort honnêtes qui exercent leur état avec une sorte de probité chevaleresque. C'étaient à eux que nous allions avoir affaire. Il en parut au moment même deux à la portière de notre voiture. Don Pedro leur adressa poliment la parole et demanda leurs ordres. «Dix onces d'or, voilà votre contribution: vous savez ce qu'il nous faut. Dix onces d'or en échange de ce rouleau de tabac, et voici un sauf conduit jusqu'à Séville.» Don Pedro présenta sa bourse au contrebandier en lui demandant s'il était de la bande du Mameluck; celui-ci répondit affirmativement.
Yusef, qui était sur le devant de la voiture, crut reconnaître quelque chose de national dans l'accent du contrebandier, et lui dit à voix basse quelques mots dans une langue que ni don Pedro ni moi n'entendîmes. Tout à coup ce contrebandier siffla fortement, et six hommes armés jusqu'aux dents parurent à nos yeux. Je crus que nous allions être égorgés, et je tremblais de tous mes membres. Don Pedro n'était guère plus tranquille; mais Yusef nous rassura en nous disant: «Calmez-vous, nous sommes en pays de connaissance; il ne vous sera fait aucune offense, et vous ne perdrez pas une obole.» Ce contrebandier, qui est le lieutenant de l'intrépide Mameluck, est un gitano comme moi. Il exerce la contrebande, qui est un métier tout comme un autre, mais ce n'est point un voleur. Nous allons être accompagnés jusqu'en vue de Carmona, et au moyen d'un signe qu'il vient de me communiquer, vous aurez, si cela peut vous être agréable, un entretien avec le Mameluck lui-même.» Yusef nous assura que cette protection nous serait bien nécessaire; car la nouvelle du prochain passage d'un convoi d'argent a mis sur pied toutes les bandes de voleurs et de contrebandiers qui ont élu domicile entre Cordoue et Séville. À une lieue de Carmona nous rencontrâmes les contrebandiers; à leur tête parut un homme à moustaches épaisses, au teint cuivré, qui nous fut présenté par Yusef, dont il prit la main, qu'il tint long-temps serrée dans la sienne; c'était ce Mameluck. Averti par Yusef, il nous salua, et un peu pressé par nos curieuses questions, il nous apprit qu'à la terrible journée du 2 mai 1808, à Madrid, il fut laissé pour mort dans une maison où il était logé avec un officier de son corps, et que, par les soins de la servante, il avait été rappelé à la vie et caché par elle; qu'à sa guérison, sa reconnaissance se changea en amour, et l'avait conduit avec cette Espagnole dans la Sierra-Morena, où la maison qu'elle habitait servait de retraite habituelle aux contrebandiers. «Je me suis alors, ajouta-t-il, enrôlé dans une compagnie de contrebandiers, et à force de services rendus, j'en suis devenu le chef, et ai donné mon nom à leur compagnie. Voilà onze ans que je règne dans ces contrées; mais je crains d'être obligé de jouer un rôle politique, attendu que l'honneur des contrebandiers exige qu'on ne les confonde pas avec ces coquins de voleurs, qui sont tous serviles.» Le Mameluck nous offrit quelques rafraîchissemens; et après avoir fait quelques présens à Yusef, qu'il connaissait depuis long-temps et auquel nous devions le dénouement heureux de cette aventure, il nous salua; et peu d'heures après, nous arrivâmes à Séville.