Il fallait sans doute tout l'intérêt d'une immense nouveauté, pour que je prolongeasse ainsi mon séjour; car je puis dire qu'il ne m'offrait guère que des plaisirs de curiosité. J'allais peu dans le monde, parce que j'ai toujours préféré l'attendre que l'aller chercher, et que le monde pour moi c'est l'intimité. Je continuais seulement mes habitudes de société chez don Joseph A... et chez Mme G..., avec laquelle j'avais fait connaissance dans la journée du 7 juillet. Don Félix, qui la connaissait beaucoup, m'engagea à aller à ses soirées, où se réunissaient plusieurs des principaux membres des Cortès et quelques officiers supérieurs; c'est chez elle que je fis connaissance avec le célèbre Quiroga, qui, je l'avoue, me parut fort au-dessous des rôles qu'il avait joués. J'y vis aussi le jeune Galiano, orateur très populaire des Cortès, et qui fut un moment le chef des exaltés. Riego y venait plus rarement, mais jamais sans me persécuter de déclarations que j'arrangeais peu avec son caractère de Catilina. Il était souvent d'une timidité remarquable pour un soldat et pour un conspirateur, et quelquefois d'une jactance qui ne semblait pas naturelle, et que je prenais plutôt pour un effort de son rôle que pour un trait de son caractère. En général, il y avait de la présomption plus que de la grandeur dans les personnages du drame qui se déroulait sous mes yeux. Ni dans les militaires ni dans les politiques je ne trouvais ce cachet héroïque de nos hommes de tribune ou de nos hommes de guerre, cette soudaineté de génie, de force et de valeur qu'avait suscitée la révolution française dans quelques uns de ses premiers partisans. Le trait le plus saillant des acteurs de la révolution espagnole que les salons de madame G... firent passer sous mes yeux, c'était l'incroyable confiance, la présomptueuse sécurité avec laquelle ils parlaient de leurs forces et de leurs obstacles. La raison n'est guère mon lot, eh bien! j'étais le raisonneur de la société; moi seule connaissais le mot objection, et il m'est si peu naturel de m'en servir, que je cessai presque d'aller chez madame G... parce qu'il y avait trop à faire.
La société de la baronne de C..., qui m'aurait convenu plus que toutes les autres, était dissoute. Cette damé avait suivi son mari, qui obtint un commandement du côté de Murcie. Je finis par ne plus sortir le soir, et don Félix m'amena quelques uns de ses amis avec lesquels nous passions la soirée en causant. J'allais cependant au spectacle de temps en temps. Le général Zayas, que j'y rencontrai un jour, me dit: «Vous avez donc une tertulia; je pensais que don Félix était le seul homme qui fût admis habituellement chez vous?
«--Vous êtes dans l'erreur, lui répliquai-je, et cela fût-il vrai, je ferais volontiers une exception en votre faveur.
«--J'accepte, et dès demain je me présenterai à votre hôtel.» Il fut exact, car le jour suivant, en rentrant de la promenade de la Floride où j'étais allée respirer le frais, je trouvai chez moi le général qui m'attendait. «Vous voyez, me dit-il, que je suis homme de parole; je profite de la permission que vous m'avez donnée, et je viens de bonne heure pour jouir des charmes de votre conversation avant que vos habitués ne viennent vous obliger à être aimable pour tout le monde. Je ne vous ennuierai point de politique, dont vous devez être rassasiée et que vous devez trouver bien vide dans la bouche de nos prétendus hommes d'État. Parlons plutôt de vous, et dites-moi, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, quel est le démon qui vous pousse à rester en Espagne dans des circonstances aussi critiques; car je ne pense pas que votre liaison avec don Félix ait un caractère grave. D'ailleurs, certaines confidences du duc d'A... que vous devez très bien vous rappeler, m'ont appris que le jeune brigadier n'a pas été l'objet le plus sérieux de vos pensées.»
Malgré le ton de cette préface, je ne témoignai aucun mécontentement au général Zayas, qui parlait avec une grâce parfaite, et qui d'ailleurs avait l'art singulier d'habiller les pensées les plus délicates d'un langage qui les faisait passer partout. Je ne pouvais pas nier l'aventure à laquelle il faisait allusion, et au fond je n'avais aucune envie de le dissuader. «Ce qui m'étonne, reprit-il, c'est que le roi, qui est très curieux, et qui, malgré la captivité où l'on dit que nous le retenons, voit qui il veut dans son palais et au dehors, ne vous ait pas envoyé quelque message secret. Connaissez-vous quelqu'un de la Camarilla?
«--Qu'entendez-vous, lui dis-je, par ce mot de Camarilla? est-ce qu'il y en a encore une?
«--Sans doute; outre quelques débris de l'ancienne, S. M. a fait de nouvelles recrues. Les courtisans, ce sont des champignons qui poussent sous tous les régimes. La nouvelle Camarilla s'est formée du parti en minorité parmi les constitutionnels. Dans le moment où je vous parle, les comuneros, mécontens de n'avoir pas profité de la victoire du 7 juillet, qui a fait tomber toute l'influence entre les mains des maçons, se sont introduits dans la Camarilla. L'un d'entre eux, le médecin Regato, homme de beaucoup d'esprit, et qu'entre nous je regarde comme se moquant de tous les partis, a beaucoup d'influence auprès du roi. Le vieux Romero Alpuente, le seul jacobin peut-être qu'il y ait parmi les constitutionnels, a eu, par le moyen de ce Regato, une longue audience du roi, et il vient de publier une brochure dans laquelle il se plaint vivement du peu d'égard qu'on témoigne pour S. M., dont les prérogatives sont le palladium de nos libertés: ce qui ne l'empêchera pas d'être pendu, ainsi que moi, dans le cas d'une contre-révolution que nos habiles hâteront par leurs étourderies. Vous devriez, ajouta le général Zayas, aller voir le roi; votre conversation l'amuserait, je vous assure; d'ailleurs, le système constitutionnel n'a point mis d'obstacle aux promenades du petit jardin du Retiro, et quoique le duc d'A... soit absent, vous ne manquerez pas de cavaliers.
«--Je suis peu curieuse, réponds-je, de revoir S. M., et peu disposée aux promenades du Retiro; et croyez-vous que le roi lui-même soit fort gai dans ce moment?
«--Ferdinand VII, me dit le général, ne manque pas d'une certaine philosophie; il se trouverait heureux, si les insinuations de l'étranger ne l'assaillaient pour lui persuader le mécontentement. Il est autant impatienté des conseils qu'on lui donne de toutes parts, que des entraves mises par nos nouvelles lois à une autorité qu'il n'a jamais exercée par lui-même, et dont il sera bien embarrassé si jamais il en recouvre la plénitude. Notre roi est bien mal jugé, non seulement en Europe, mais en Espagne même. Demandez à Martinez de la Rosa, qui a été son premier ministre, quel fut son étonnement au premier conseil; je tiens de lui-même qu'il fut surpris de la sagacité avec laquelle le roi discutait les matières mises en délibération, et de l'instruction plus qu'ordinaire dont il donna des preuves. On l'accuse d'être peu sincère; j'avoue que les apparences sont contre lui; mais réfléchissez que presque en naissant il a dû se faire une habitude de ne pas montrer sa pensée, et je crains bien pour lui qu'il ne soit jamais, quelque chose qui arrive, en position de n'être que franc. Son caractère, quoiqu'il ne manque pas de courage personnel (vous avez pu le voir le 7 juillet), est aux prises avec des circonstances trop fortes, soit que le système constitutionnel se maintienne comme je dois le croire officiellement, soit qu'il soit renversé par les puissances étrangères, ce que je crains fort, je vous le dis tout bas. Mais nous voilà encore parlant politique. Je vous laisse et vous engage à aller au palais. Je vous amènerai quelqu'un qui vous donnera des renseignemens à ce sujet.» Le général se leva et sortit. Don Félix et deux autres officiers arrivèrent peu après. L'un d'eux, comunero très exalté, me lut quelques pages de la brochure de Romero Alpuente, qui était fort mal écrite, et d'une incohérence ridicule. L'auteur conseillait au roi de se mettre à la tête des vrais patriotes, d'exterminer ces infâmes modérés qui entravaient tout. J'acquis une nouvelle preuve de la vérité de cette maxime, que les différentes sectes d'une même religion se haïssent plus entre elles, qu'elles ne détestent les religions les plus opposées. Romero Alpuente se serait plutôt arrangé des serviles que des libéraux franc-maçons. Son amour pour la liberté n'était que de l'envie et de la haine.
Je réfléchis pendant la nuit à l'idée qu'avait fait naître en moi le général Zayas d'aller voir le roi, auquel je devais de la reconnaissance, car il ne m'avait pas promis en vain, et mon affaire de la vieille créance s'était arrangée. Aussi, après avoir résisté aux propositions du général Zayas, je désirai secrètement qu'il me les renouvelât. Quand il revint me voir, il ne me parla plus de rien, et me dit seulement qu'il me présenterait une personne qui me déterminerait probablement à faire la démarche qu'il m'avait conseillée; et moi de répondre que je la recevrais volontiers.