Le lendemain, à sept heures du soir, le général Zayas me présenta en effet un homme que je reconnus pour un ecclésiastique à sa cravate noire; car les prêtres en Espagne, surtout à Madrid, portent souvent des habits séculiers, et ne se distinguent que par la cravate noire. «Voici, me dit le général Zayas, mon ami don Philippe N***, qui désirait fort d'avoir l'honneur de vous voir. J'espère que vous me remercierez de vous l'avoir présenté, car il est fort aimable et homme de conduite, puisque, malgré les gages nombreux qu'il a donnés au nouvel ordre de choses, il est très bien chez le roi, qui daigne souvent fumer un cigare avec lui, ce qui ne l'empêche pas d'être également en crédit auprès de nos plus fameux constitutionnels. Il faut être femme ou prêtre pour savoir ainsi se maintenir dans une situation où tout autre eût déjà commis mille imprudences.» Don Philippe prit la parole et m'adressa un compliment fort bien tourné, auquel je répondis de mon mieux. La conversation s'engagea, et le général fut ce jour-là d'une amabilité presque française. Je m'animai moi-même, et don Philippe parut fort content de nous. Le récit de mes campagnes l'amusa beaucoup. Quand j'eus fini de les lui raconter, le général dit à don Philippe: «Vous ne pouvez payer madame en même monnaie; mais, au lieu des expéditions que vous n'avez pas faites, racontez-nous comment vous vous y êtes pris pour être bien avec tout le monde et pour avoir des amis dans tous les partis; car je ne doute pas que, si les serviles eussent triomphé au 7 juillet, vous ne fussiez à l'heure qu'il est archidiacre de Tolède tout au moins.
«--Je ne sais pas au juste ce que je serais, mais, à coup sûr, je n'eusse pas été proscrit. Mon habileté que vous vantez a consisté en deux choses fort simples: d'abord à ne dire que ce que je pense, mais presque jamais tout ce que je pense; ensuite à ne dire du mal de personne, et à ne refuser mon appui à qui que ce soit. Soyez certain qu'un bon calcul même d'égoïsme serait l'obligeance; qu'il reste toujours dans l'esprit de la personne qu'on sollicite pour un autre que soi un commencement de bienveillance qui profite souvent dans l'occasion. Mes premiers rapports personnels avec sa majesté sont antérieurs à la révolution. Je vins exprès de Valence à Madrid, en 1818, pour implorer la clémence du roi en faveur d'un conspirateur obscur que le général Élio voulait faire fusiller, et dont la mort aurait plongé dans la désolation une famille nombreuse. Je fus assez heureux pour avoir cette grâce, que j'obtins par une constance à rester pendant quatre jours aux portes du palais, renouvelant quatre fois par jour mes instances auprès du roi et de tous les membres de la famille royale. Lors de l'émeute à laquelle donna lieu, il y a deux ans, l'imprudence de quelques gardes du corps, le roi me reconnut dans la foule, et m'appela auprès de sa voiture pour me demander quel était le motif du tumulte. Je répondis à sa majesté qu'il était au milieu d'un peuple qui respecterait toujours sa personne, mais qu'il fallait excuser un moment d'exaltation qui venait d'un malentendu. Le roi fut satisfait des explications que je lui donnai, et m'ordonna de me présenter dans la soirée au palais. Je m'y rendis et me fis annoncer. Ferdinand VII me rappela la grâce que, sur ma prière, il avait accordée, et me demanda en souriant si j'étais bien constitutionnel. Je répondis que je trouvais de bonnes choses dans le nouveau régime, et que d'ailleurs je ne me permettrais pas de trouver mauvais ce que sa majesté elle-même semblait approuver. Bonne pièce, me dit le roi; hombre con faldas [2], c'est tout dire. Sa majesté me fit présent d'une douzaine de cigares et m'engagea à revenir, en me prévenant de faire savoir à son valet favori, Chamorro, qu'il m'accordait l'entrée. Depuis ce temps j'ai très souvent l'honneur de voir ce prince; et, sans jouer le vil rôle d'espion, je l'instruis de ce qui se passe. Mes amis, et parmi eux beaucoup sont des constitutionnels très ardens, n'ignorent pas mes assiduités au palais; je ne leur cache pas mes conversations avec le roi, auprès duquel j'avais interrompu mes visites depuis le 1er juillet. Le 8, Chamorro est venu me chercher, et j'ai continué, depuis à aller tous les jours au palais, où il est rare que je me présente plus de deux fois sans avoir l'honneur de voir sa majesté. D'ailleurs je ne me mêle de rien.»
Cette première visite dura plus de deux heures. Trois jours après, don Philippe revint seul et me dit sans préambule: «Je croyais apprendre une nouvelle au roi, en lui disant que j'avais fait la connaissance d'une dame étrangère fort aimable, et en lui rapportant une partie des anecdotes intéressantes que vous nous ayez racontées. Comment! s'est écrié notre gracieux souverain, elle est ici. Je ne me suis donc pas trompé en croyant l'apercevoir dans le jardin d'Aranjuez le jour de la Saint-Ferdinand. C'est bien mal à elle d'abord d'être partie sans prendre congé, et de n'être point venue me voir depuis son retour. Craint-elle de se compromettre en venant au palais? J'ai cru pouvoir certifier à sa majesté que vous étiez bien éloignée de pareils sentimens, mais que probablement vous craigniez d'être importune. Le roi m'a expressément chargé de vous assurer le contraire, et je vous engage fort à aller présenter vos hommages à sa majesté.» Je répondis à don Philippe que je demanderais une audience. «Vous avez tort, me dit-il; le marquis de Santa-Crux, grand chambellan, tout constitutionnel qu'il est, fait rigoureusement observer l'étiquette, et vous aurez à subir tout l'ennui d'une présentation en forme: il vaut mieux arriver par Chamorro; je lui en parlerai ce soir et vous rendrai réponse demain.»
Don Philippe m'apporta en effet, le lendemain à midi, l'avis de me rendre le soir par la porte de l'Orient au palais. Je sortis à pied, vêtue à l'espagnole, à sept heures et demie, accompagnée de Yusef; et je trouvai sur le seuil de la porte qui m'avait été indiquée, un laquais qui me demanda si je venais de la part de don Philippe. Sur ma réponse affirmative, il me fit une grande révérence et m'invita à le suivre. Je monte, toujours accompagnée de Yusef, et j'entre dans une chambre où étaient don Philippe et un autre homme que j'appris être Chamorro. Ce dernier alla immédiatement prévenir le roi, et me fit passer dans un beau salon où sa majesté entrait en même temps. «J'ai à me plaindre de vous, me dit ce prince: vous me traitez un peu trop constitutionnellement.
«--Sire, je ne me flattais pas que votre majesté me fît l'honneur de se rappeler les momens que j'ai passés auprès d'elle, et je craignais d'être indiscrète en lui demandant la permission de lui renouveler l'hommage de mon profond respect.
«--Il s'est passé bien des choses depuis que nous ne nous sommes vus: que pensez-vous de ma situation nouvelle? Vous devez avoir eu bien peur le 7 juillet, car je sais que vous étiez à Madrid.
«--Je ne puis pas dire à votre majesté, répliquai-je, que je n'ai pas éprouvé un peu de crainte, mais je dois ajouter que ma curiosité était plus forte encore; car, depuis le moment où la garde royale a attaqué dans la rue Saint-Bernard, j'ai été témoin oculaire de tous les événemens de la journée, et lorsqu'à quatre heures votre majesté se mit au balcon de la place du palais, j'étais dans cette même place, où m'avait conduite mon inquiétude pour la personne de votre majesté.
«--Je vous remercie, mais sachez que je n'ai pas craint un seul moment pour mes jours. Je ne croirais jamais qu'aucun Espagnol ait eu la pensée d'y attenter. Au reste, ce mouvement, ou cette insurrection, comme on voudra l'appeler, est une bêtise (l'expression est textuelle); mais il n'y avait pas de conspiration, au moins que je sache, car beaucoup de gens se servent de mon nom sans mon aveu. Je suis l'homme de mon royaume qui sais le mieux tous les articles de la constitution. Qui voyez-vous ici? Zayas, je le sais, homme d'esprit, aimable, mais un peu dangereux, je vous en préviens.»
Le roi continua sur un ton de plaisanterie qui devenait plus vif de moment en moment; mais je gardai une contenance froide et respectueuse, et je me levai plusieurs fois pour engager sa majesté à me permettre de me retirer. Le roi se leva enfin: «J'espère, me dit-il, que vous ne me tiendrez pas rigueur, et que je ne vous vois pas pour la dernière fois.» Je saluai et sortis par où j'étais entrée. Don Philippe me reconduisit chez moi, où je trouvai don Félix qui m'attendait pour m'annoncer son départ pour Barcelonne, où il allait prendre le commandement de quelques troupes destinées à la poursuite des rebelles catalans.