Au lieu d'entrer dans le monastère, don Philippe alla frapper à la porte d'une petite maison contiguë au péristyle de l'église. Un jeune moine vint ouvrir la porte, et nous introduisit dans une salle basse, où il nous invita à nous asseoir, en attendant que sa révérence pût nous recevoir. Nous attendîmes un quart d'heure à peu près, et nous vîmes sortir d'une porte intérieure un homme décoré de plusieurs ordres, que don Philippe me dit être le duc de Montemar, membre de la régence. Un moine, dont la belle figure me frappa, l'accompagna jusqu'à quelques pas en arrière de la porte, et rentra dans un appartement ultérieur. Peu d'instans après, le même religieux qui nous avait ouvert la porte de la maison vint nous prévenir que le père général nous attendait; nous entrâmes dans une vaste cellule, qui aurait pu passer pour un salon. L'ameublement, des plus simples, consistait en quelques chaises à bras, extrêmement propres, un grand fauteuil en cuir, une table recouverte d'un tapis et une petite bibliothèque. Le père Cyrille, que je reconnus d'abord pour être la personne qui avait accompagné le duc de Montemar, vint à moi d'un air extrêmement gracieux, et me salua avec une aisance remarquable. Il prit la main de don Philippe d'un air de protection, et nous invita l'un et l'autre à prendre séance.
Le père Cyrille ne me parut pas avoir plus de trente-huit à quarante ans, sa figure est parfaitement régulière et fort expressive, ses yeux brillent de tout l'éclat méridional; mais il a en même temps le regard fort doux. La grâce de sa taille, un peu au-dessus de la moyenne, triomphe du froc qui, pour la première fois, me parut un vêtement élégant. Enfin, je remarquai dans l'arrangement de la robe, dans le chapelet, dans les ordres de l'anachorète, une certaine industrie, ou, si je puis m'exprimer ainsi, une coquetterie de cordelier.
Après les premiers complimens qu'il m'adressa en espagnol avec beaucoup d'aisance, le père Cyrille me demanda quel était le motif qui lui procurait l'honneur de ma visite. Je lui répondis sans détour, qu'ayant vu de très près tous les hommes célèbres de la révolution d'Espagne, je désirais connaître également ceux de la contre-révolution, et que sur le portrait avantageux qu'un de mes amis qui était venu à Madrid avec l'armée m'avait fait de lui, j'avais cédé à la curiosité en priant don Philippe de me présenter. «Je me félicite, ajoutai-je, de vous avoir vu, et je ne m'étonne plus maintenant de votre haute position. Qui sait si vous n'êtes pas destiné au rôle que Ximenès, franciscain comme vous, mais probablement moins aimable, joua autrefois en Espagne.»
«--Ces temps sont passés, me répondit le père Cyrille. Je ne m'abuse pas sur le crédit momentané que donnent à ma personne, et plus encore à mon habit, les circonstances passagères où nous nous trouvons. Le secours que nous avons été obligés d'implorer de la France, pour renverser le système constitutionnel, finira par nous être nuisible. Les soldats français ne se prêtent pas de bonne grâce à l'emploi de protecteurs des moines. D'ailleurs, et malgré la mission que l'armée française remplit au nom de la Sainte-Alliance, elle nous fait sentir, involontairement peut-être, que son instinct ne la porte pas vers nous. Voyez le peu de cas que vos généraux et vos officiers font de nos soldats de la foi; j'avoue qu'ils ne sont pas attrayans. Je vous dirai même entre nous que la plus grande partie de leurs chefs sont des gens sans nom, et ceux-là sont les plus honnêtes. J'ignore quelle sera l'issue de tout ceci, non pas quant aux opérations militaires qui seront bientôt terminées; mais ce n'est pas tout que de vaincre, il faut gouverner, et quoique, sous ce rapport, les constitutionnels nous aient donné l'exemple de la plus grande ignorance en matière de gouvernement, je crains bien que nous ne trouvions le moyen de renchérir encore sur leurs sottises. Vous trouverez peut-être que je m'explique bien légèrement dans une première conversation, mais outre que je compte sur la discrétion de don Philippe, je ne suppose pas que vous vous occupiez beaucoup de politique, et vous oublierez tout ce que je viens de vous dire.»
J'étais on ne peut plus surprise d'entendre le père Cyrille s'exprimer avec tant de raison et de grâce, son habit disparut entièrement à mes yeux, et je ne vis plus en lui qu'un homme extrêmement aimable dont la conversation était pleine de charmes. Il sonna et ordonna à un frère qui entr'ouvrit la porte, d'apporter le chocolat qui nous fut servi sur un plateau d'argent avec les confitures d'usage; quant à lui, sa tasse lui fut apportée sur une assiette de faïence commune. Nous causâmes encore quelque temps, et, lorsque nous prîmes congé de lui, il me dit que, quelqu'envie qu'il eût de me rendre une visite, il ne le pouvait pas, les convenances et ce qu'il devait à la place qu'il occupait, ne lui permettant pas de faire des visites à des personnes de mon sexe; «mais je reçois toujours, lorsque je suis prévenu d'avance, et, si j'étais assez heureux pour qu'un service à vous rendre, ou à vos amis, me valût la faveur d'autres entretiens, je m'en féliciterais.»
Je sortis de chez le père Cyrille, enchantée de lui, me promettant bien intérieurement de le revoir. Je fis beaucoup de questions à don Philippe sur son compte. J'appris que c'était à l'habileté avec laquelle il avait su profiter des circonstances qu'il devait son élévation. Exilé par ses supérieurs en Amérique, pour quelques imprudences de jeune homme, il alla à Rio-Janeyro, où il acquit un grand crédit auprès de la reine qui se connaissait en mérite. Il imagina et parvint à exécuter le double mariage de deux infantes de Portugal, avec le roi Ferdinand VII et son frère don Carlos. Il fut à cette occasion comblé de faveurs des deux cours, et promu au généralat de son ordre. Au commencement de la révolution, il manifesta des idées assez libérales. On prétend même qu'il a été franc-maçon; mais les constitutionnels, qui auraient pu se l'attacher par un évêché, le rebutèrent, et dès qu'il vit se présenter des chances de contre-révolution, il s'y jeta avec toute l'ardeur de son âge et de son état.
Je proposai à don Philippe d'aller au Prado pour finir la soirée. Cette belle promenade était remplie de monde; j'y vis une quantité innombrable d'officiers français, et surtout de gardes du corps qui, presque tous, donnaient le bras à des dames espagnoles. D'après ce que j'ai ouï dire, les Français n'ont pas eu à se plaindre des rigueurs du beau sexe dans cette campagne. On cite messieurs les gardes du corps parmi ceux qui y firent le plus de conquêtes; mais ces dames ont aussi obtenu une victoire, car beaucoup d'officiers entrés en Espagne, avec des idées fort opposées au libéralisme, en sont sortis dans des sentimens bien différens, et j'ai entendu des dames de Madrid se vanter d'être la cause de ce changement.
Il me tardait beaucoup de revoir le père Cyrille. Je ne voulais pas que don Philippe s'aperçût de mon impatience qui, je l'avoue, était fort grande. Je cherchais depuis quelques jours un prétexte pour lui écrire que j'avais à lui parler, lorsque je reçus une visite qui me fit connaître, à ma grande satisfaction, que le père Cyrille ne m'avait point oubliée, et qu'il souhaitait lui-même de faire naître une occasion de me revoir.
J'avais quelquefois rencontré dans les sociétés, une dame B. que je savais être l'une des directrices d'un établissement de charité à Madrid. Nous avions eu ensemble quelques conversations dans lesquelles je lui avais fourni des renseignemens sur les associations de ce genre qui sont si communes à Paris. Un matin, madame B. vint chez moi, et après les premiers complimens, elle m'annonça que le but de sa visite était de m'engager à solliciter des autorités françaises des secours que le départ de Madrid, de la plupart des familles riches, rendait urgens. Elle me dit que le père Cyrille, qui avait repris sa place d'aumônier de cette oeuvre pieuse, m'avait désignée à elle, comme très propre à remplir le but qu'on se proposait, et qu'elle venait m'en prier de sa part. Je m'empressai de promettre à madame B. que je ferais volontiers ce qu'on désirait de moi, et, dès qu'elle fut partie, j'écrivis au général des franciscains, en lui demandant une audience. Je reçus une heure après, un billet fort poli du père Cyrille, qui m'offrait de me recevoir le soir même à six heures. Je me fis accompagner par Yusef, et je me rendis à l'heure indiquée au couvent de Saint-François, où je fus reçue de la même manière que je l'avais été avec don Philippe, dans le petit parloir dont j'ai parlé plus haut, situé hors du couvent, avec lequel il communiquait par l'intérieur. Le père Cyrille parut à l'instant, suivi du moine qui m'avait introduite. Celui-ci se retira dès que je fus assise. Le père Cyrille me remercia avec beaucoup de vivacité de mon empressement et me témoigna combien il était fâché de n'avoir pu m'éviter la peine de me rendre chez lui. «Je suis condamné par ma place, me dit-il, à ne pouvoir aller publiquement que chez les ministres ou chez les grands. Je ne saurais, sans me compromettre, me rendre chez vous, à moins toutefois qu'il ne fût bien public, même par la gazette que vous êtes entrée dans l'association des dames de charité. Le départ de la plupart des femmes des grands d'Espagne qui en faisaient partie, laissa vacantes plusieurs des premières places; si vous daignez en accepter une, votre qualité d'étrangère ne sera point un obstacle, surtout dans ce moment-ci. Je désire d'autant plus vous voir accepter ma proposition, que ce sera me fournir des occasions fréquentes et bien précieuses pour moi de vous entretenir. Je n'aurais pas eu besoin d'apprendre par don Philippe que votre conversation était pleine de charmes. Je ne m'en suis que trop aperçu,» ajouta-t-il en me lançant un de ces regards, à la fois tendres et hardis, qui caractérisent particulièrement les physionomies du midi de l'Espagne. Pendant cet entretien qui devenait de plus en plus animé, je ne pus m'empêcher de jeter un coup-d'oeil en arrière, et de me rappeler à la fois tous les hommes célèbres que j'avais vus de près; et malgré moi le général des Franciscains me paraissait à la hauteur des généraux de nos armées. Quel enchaînement bizarre de circonstances n'avait-il pas fallu pour amener celle où je me trouvais dans ce moment. Le père Cyrille me parla beaucoup des divers personnages fameux avec lesquels j'avais eu des relations. «Je suis loin de faire entre eux et moi la moindre comparaison, me disait-il, mais je serai comme eux digne d'être votre ami.» Je le trouvais modeste de s'humilier à mes yeux; car, sous le rapport de l'esprit, il ne le cédait à aucun de ceux auxquels il faisait allusion, et il était incontestablement celui d'eux tous que la nature avait le plus généreusement traité.
Cet entretien, auquel j'avouerai que je me plus extrêmement, dura plus de deux heures. Je dus enfin mettre un terme à ma visite. Je lui déclarai, en prenant congé de lui, que je n'acceptais pas l'emploi qu'il m'offrait, mais que je servirais comme volontaire dans le corps des Dames de la Charité de Madrid, ce qui me donnerait l'occasion de le voir quelquefois.