«À ces conditions, me dit-il, j'accepte au nom de ces dames, et j'espère que vous n'oublierez pas le chemin du couvent de Saint-François.»

Je retrouvai mon Yusef sous le péristyle de l'église. Je rentrai chez moi; et don Philippe, qui s'y trouvait, m'apprit qu'on parlait du prochain départ de M. le duc d'Angoulême pour l'Andalousie. On venait aussi de recevoir la nouvelle de la convention conclue entre le général Morillo, commandant en chef l'armée constitutionnelle de Galice, et le général français Bourke. Les libéraux exaltés, surtout parmi les femmes, crièrent à la trahison; mais beaucoup de constitutionnels sincères conçurent de grandes espérances de ce traité fait au nom et avec l'approbation du prince généralissime. Ils espérèrent que les autres généraux imiteraient l'exemple de Morillo, et que par ce moyen l'Espagne obtiendrait quelques concessions que le roi sanctionnerait dès qu'il serait sorti de Cadix: ils ne s'attendaient pas à l'inconcevable audace de la régence, qui, tenant ses pouvoirs de S. A. R., osa refuser de ratifier cette convention. Elle fut exécutée toutefois en partie; mais elle donna de vives craintes pour l'avenir. Ces craintes ne se sont que trop réalisées; et les Espagnols ont vu les engagemens pris par l'héritier de la couronne de France, à la tête de cent mille hommes victorieux, violés par un gouvernement qui, un an après la restauration, n'eut pas encore un soldat dont il pût disposer.

J'allai voir le père Cyrille, et je lui témoignai mon étonnement de la conduite de la régence, que je traitai d'insolente. «Ils ont raison, me répondit-il, et ils l'auront toujours dans un cas pareil. Ils savent, et je le sais aussi, que le gouvernement français n'osera pas soutenir le duc d'Angoulême: c'est la France qui combat et qui paie, mais ce n'est pas elle qui commande. Les Français, s'il le faut, prendront Cadix d'assaut; mais ils échoueront contre le duc de l'Infantado, qui, entre nous, est la plus faible tête de l'Espagne, mais qui est gouverné par Victor Saez et par l'évêque d'Oscua, membre de la régence comme lui, et qui est bien le plus encroûté Servile de toute l'Espagne. Je me garderais de dire à d'autres qu'à vous que je pense que le gouvernement français devrait agir en souverain, et arranger les choses de manière à ce que notre roi, lorsqu'il sera libre, trouvât un système raisonnable établi sur des bases tellement solides, que les personnes qui ne manqueront pas de l'entraver ne puissent pas l'ébranler. Mais on ne le fait pas; et, pour mon compte, je crie plus haut que qui que ce soit que la régence a raison, et qu'il n'y a aucune composition à faire avec les negros. Je sais très bien où cela nous mènera dans quelques années; mais je n'y puis, et probablement n'y pourrais rien. L'habit que je porte me place dans une ligne dont je ne sortirai qu'à bon escient.» Ce que me disait le père Cyrille me rappela Zayas qui, dans le parti contraire, me tenait un langage dont le sens était le même. Le général constitutionnel et le général des Franciscains étaient deux hommes de beaucoup d'esprit et d'un grand sens; l'un et l'autre jugèrent très sainement les hommes du parti dans lequel ils se trouvaient engagés: le militaire partagea le sort des vaincus dont il déplorait les fautes, et le moine profita de celles des vainqueurs.

Je reçus dans ce temps-là une lettre de don Félix, qu'il trouva le moyen de me faire remettre par don Joseph A... Il avait été blessé dans une des affaires très chaudes que les troupes constitutionnelles de Catalogne avaient eues avec les Français. Il était caché dans les montagnes, et me priait de lui obtenir du major général un sauf conduit pour se rendre en sûreté à Bayonne. Sa lettre était fort triste: «La liberté est perdue, me disait-il; elle n'eût certainement pas succombé, si toutes les armées avaient fait leur devoir comme celle de Catalogne; mais nous avons été trahis à la fois par la fortune et par la plupart de nos généraux. Cependant, si je ne meurs pas de douleur ou de mes blessures, je suis assez jeune pour voir encore mon pays délivré du joug que lui imposent les Français: fils aînés de la liberté, ils ont répudié leur noble héritage. Puisse le spectacle hideux dont ils vont être les témoins les faire repentir d'avoir souillé leurs armes en protégeant le despotisme!» Je montrai cette lettre au père Cyrille, qui me dit: «Votre ami a la tête chaude; mais il pourrait bien avoir raison dans quelques années. En attendant il fait très bien de se réfugier en France; il fera encore mieux d'y rester lorsqu'il sera guéri.»

Don Joseph A... me prévint que, si je pouvais obtenir le sauf-conduit de don Félix, il avait des moyens certains de le lui faire parvenir. J'allai immédiatement voir le général Guilleminot, que je trouvai faisant ses préparatifs de départ. Il m'accueillit avec beaucoup de grâce, et ne fit aucune difficulté d'accéder à ma demande. En sortant de chez lui je rencontrai plusieurs voitures et une longue file de fourgons, le tout escorté par une troupe dont je ne reconnus point l'uniforme, qui était gris avec des revers jaunes. Je crus d'abord que je voyais les équipages du prince; mais on me dit que c'étaient ceux de M. Ouvrard qui se rendait en Andalousie. J'admirai le train du munitionnaire général: je ne présumais pas alors que tout cet étalage finirait par la Conciergerie.

S. A. R. partit à la fin de juillet, laissant le commandement de Madrid au maréchal Oudinot, duc de Reggio; le prince ne prit point avec lui les gardes du corps, qui continuèrent à résider à Madrid, à leur grand regret, mais à la grande satisfaction d'une foule de dames espagnoles qui applaudirent très sincèrement à une décision qui laissait dans la capitale deux ou trois cents jeunes gens dont une expérience de deux mois leur faisait apprécier le mérite. Pour toutes les personnes qui n'avaient pas cette consolation, le départ du duc d'Angoulême et de la garde rendit Madrid fort triste; plusieurs habitans notables, qui y étaient restés, rassurés par la présence du prince, dont la protection ne fut jamais implorée en vain, en sortirent dans la crainte des vexations de la régence. Il ne resta de mes anciennes connaissances que don Joseph A..., dont la maison était devenue fort solitaire. La société de la marquise de Reyalio était toujours fort nombreuse; mais elle était presque toute composée de Français que je ne connaissais pas. Je n'avais rien qui me retînt en Espagne, qu'une vague curiosité d'être témoin de la fin d'une campagne que je voyais bien ne pas devoir être longue, quoique beaucoup d'Espagnols se flattassent que Cadix tiendrait jusqu'à ce que le mauvais temps en rendît le siège impossible. Mais le père Cyrille, qui avait des correspondances partout, m'assurait qu'avant trois mois le roi serait à Madrid; il ne croyait pas à une résistance sérieuse de la part des Cortès, et il était assuré que le gouvernement anglais ne ferait aucune démonstration pour empêcher la chute de ce dernier boulevard des libéraux.

Peu de jours après le départ du duc d'Angoulême, un convoi apporta la célèbre ordonnance d'Andujar, qui fut reçue avec un applaudissement universel par l'armée française, par les libéraux et par les modérés, et avec un dépit mal déguisé par la régence. La joie fut au comble à Madrid pendant vingt-quatre heures. On crut et on dut croire qu'elle allait être exécutée. J'allai triomphante en apprendre la nouvelle au père Cyrille. Il la savait déjà; mais il modéra singulièrement mon allégresse, en m'annonçant de la manière la plus positive qu'elle ne serait suivie d'aucun effet. «Vous allez voir, me dit-il, le corps diplomatique faire des représentations; l'ambassadeur de France se croira forcé d'y joindre les siennes, et le duc de Reggio cédera. Tout se passa exactement comme il me l'avait dit. Les résultats de l'ordonnance d'Andujar se bornèrent à la création d'une commission mixte d'officiers français et de magistrats espagnols. Quelques prisonniers furent élargis, et trois semaines après, les prisons furent plus encombrées que jamais sur toute la surface de l'Espagne. J'étais indignée du rôle que jouaient l'armée française et son auguste chef. Je ne comprenais pas que le gouvernement français se laissât en quelque sorte insulter par des gens qui, s'il leur eût retiré son appui, auraient dû solliciter de lui un asile.

Je passai encore trois mois à Madrid, pendant lesquels je ne voyais guère que don Joseph A***, don Philippe et le père Cyrille. Ce dernier me tenait au courant de tout ce qui se passait; j'étais tous les jours plus étonnée de sa sagacité; mais c'est en vain que je tâchais de le déterminer à adopter un autre système politique. Je vois aujourd'hui qu'il avait raison dans sa position, et qu'il eût perdu tout son crédit en cessant de se montrer un des plus zélés fauteurs du servilisme; car on n'avait pas encore inventé les mots apostolique et absolutiste pour désigner le parti dont il était un des chefs principaux.

CHAPITRE CCV.