Soumission du reste de l'Espagne.--Capitulation de Ballesteros.--Entrevue avec Riego dans sa prison.--Ses derniers momens.

Quelque temps avant la reddition de Cadix eut lieu la bataille d'Arenas, dans le royaume de Grenade, où le général Molitor défit entièrement et dispersa l'armée de Ballesteros, qui par suite capitula avec les Français, en stipulant pour lui et pour ses soldats des conditions qui n'ont pas été tenues, quoique consenties au nom du duc d'Angoulême. Riego, qui était sorti de Cadix à la tête de quelques troupes, s'était réuni à cette armée et prit le funeste parti de chercher à s'évader après la déroute. Il partit du champ de bataille, suivi de quelques officiers, et se dirigea vers l'Estramadure, en traversant une partie de l'Andalousie. Il fut malheureusement reconnu par les paysans d'une ferme où il s'était arrêté pour prendre quelque repos. Pendant son sommeil il fut entouré, et à son réveil il se trouva désarmé, au pouvoir d'une bande de furieux qui le conduisirent à la Caroline, où l'on eut bien de la peine à empêcher la populace de le mettre en pièces. C'est par le père Cyrille, toujours instruit avant tout le monde, que j'appris l'arrestation de Riego. Je ne doutai pas qu'il ne fût réclamé par l'armée française, qui, à mon avis, devait le regarder comme compris dans la capitulation de Ballesteros. Le père Cyrille voulut m'en dissuader, et me prédit que cet infortuné serait livré aux tribunaux espagnols, qui le condamneraient sans miséricorde. Je refusai de le croire, non sans raison; car on apprit à Madrid qu'un détachement français était allé à la Caroline pour se faire remettre le prisonnier. Le père Cyrille persista à me dire que cette démarche n'empêcherait pas Riego d'être jugé et exécuté. Il n'avait que trop raison; car à quelques jours de là il arriva à Madrid, et fut déposé dans une maison qu'on appelait le séminaire des nobles, qui avait plusieurs fois servi de prison d'état pendant les troubles de l'Espagne. Son arrivée répandit la consternation parmi les constitutionnels. Cependant on espérait encore qu'il serait conduit en France; mais cette illusion s'évanouit quand on sut que son procès allait commencer. Pendant les premiers jours il fut permis à quelques personnes de le voir. Des officiers français qui avaient eu cette curiosité me racontèrent les entretiens qu'ils avaient eus avec lui. Je désirais beaucoup le voir, et j'en parlai à M D***, qui m'offrit de m'en fournir les moyens: «Mais il faut, me dit-il, prendre des habits d'homme; je viendrai vous chercher demain soir à l'heure où on lui apporte son repas, et vous entrerez avec le commandant du poste français.» Je prévins, le père Cyrille de la visite que je devais faire à Riego, et je lui promis de venir le voir immédiatement après.

M. D*** me tint parole. Il se rendit chez moi entre cinq et six heures, et nous allâmes ensemble à la prison. L'officier français qui commandait en chef la garde composée de soldats des deux nations nous introduisit dans un appartement assez propre où était le prisonnier. Il nous salua fort poliment. Je le trouvai assez tranquille et plein d'espoir. Il se flattait d'être envoyé en France, parce qu'il se regardait comme prisonnier de l'armée française. Ses argumens me paraissaient fort justes, et je crois sincèrement qu'il avait raison. L'habit que je portais était le même que j'avais lors de ma visite à San Juan de las Cabezas; j'étais surprise qu'il ne me reconnût point. Je lui parlai de don Félix, et à peine eus-je prononcé ce nom qu'il me dit: «Mais vous êtes le jeune officier qui l'accompagnait. Je le suis en effet, lui dis-je, mais je ne suis plus obligée de garder l'incognito. Je n'ai pris aujourd'hui des habits d'homme que pour pouvoir arriver plus facilement auprès de vous.» Riego s'imagina probablement que ma visite avait un motif important pour lui; car il témoigna le désir de m'entretenir en particulier. Le commandant y consentit, et on nous laissa seuls dans l'appartement, en vue toutefois des gardes qui étaient dans l'antichambre.

Je m'attendais à quelques communications de sa part, mais je m'aperçus que sa tête, que je n'avais jamais jugée bien forte, était encore affaiblie par son malheur. Il témoignait du courage, mais ce n'était pas celui que j'aurais voulu voir dans le héros de la révolution espagnole. Il se repentait presque de ce qu'il avait fait pour la cause constitutionnelle. Il se borna à me prier d'employer mon crédit, qu'il supposait immense, à obtenir son exil en France. Je lui promis de faire toutes les démarches possibles en sa faveur; mais je ne voulus pas l'abuser sur le peu d'espoir que j'avais de réussir. Je lui insinuai qu'il serait peut-être plus utile de faire solliciter les autorités espagnoles; mais il refusa constamment de croire qu'il leur fût livré. Le commandant rentra avec M. D*** et me pria de mettre fin à ma visite. Je me retirai fort émue, et avec le funeste pressentiment que le malheureux Riego ne quitterait la prison que pour monter sur l'échafaud.

M. D*** m'accompagna chez moi et me laissa à ma porte. Dès qu'il fut parti, j'appelai Yusef, et, sans me donner le temps de changer d'habits, je me rendis au couvent de Saint-François. Je ne fus pas reconnue par le moine qui venait ordinairement m'introduire. Je lui remis deux mots que j'avais tracés à la hâte en le priant de les donner sur-le-champ au père Cyrille. Celui-ci vint à l'instant; mais comme il ignorait mon travestissement, il crut que je lui envoyais un message. Il me reconnut enfin et me fit compliment sur ma bonne grâce en habit militaire. J'étais peu disposée à écouter ses aimables propos. «J'ai, lui dis-je, le coeur navré de douleur; je quitte ce malheureux Riego qui se flatte d'être envoyé en France. Je l'ai trouvé bien abattu; et qu'eût-ce été s'il avait soupçonné vos cruelles prédictions? Je viens vous proposer une belle action, je viens vous proposer de la gloire. Déclarez-vous le protecteur de Riego, sauvez-lui la vie. Donnez à l'Espagne et à l'Europe un noble démenti des opinions et des sentimens qu'on vous impute. Je vous fais l'honneur de croire que vous n'êtes pas cruel, et je vous pardonne ce que souvent vous imposent votre habit et votre position. Je vous ai donné et j'ai reçu de vous des preuves d'un grand attachement, joignez-y celle de vous intéresser vivement au sort de Riego.»

La physionomie du père Cyrille me montra que mon apostrophe l'avait vivement ému. J'attendais sa réponse, qui fut précédée d'un silence de quelques instans. «Vous me rendez justice, me dit-il, en pensant que je m'emploierais volontiers pour sauver la vie de Riego; mais soyez certaine que mes démarches seraient non-seulement inutiles, mais me feraient perdre mon crédit; croyez d'ailleurs que les ministres eux-mêmes n'oseraient pas, quand bien même ils ne seraient pas les plus mortels ennemis de Riego, comme ils le sont, intercéder pour lui. Ce n'est pas comme prisonnier de guerre qu'il sera jugé, c'est comme premier fauteur de la révolution; c'est pour avoir été chargé de l'exécution du décret de suspension des fonctions royales, lorsque les Cortès emmenèrent le roi à Cadix. On veut faire un exemple, et rien au monde ne peut l'empêcher. Si vous avez assez d'influence sur les chefs de l'armée française pour les engager à enlever Riego, il ne mourra pas. Vous voyez donc bien qu'il est perdu sans ressource.» Les raisonnemens du père Cyrille étaient sans réplique; mais ils me donnèrent de l'humeur contre lui, et je le quittai fort mécontente. Toutes les fois que je le revis depuis, avant mon départ, nous évitâmes, comme si nous en étions convenus, de parler de Riego.

Quelques jours après, Riego fut condamné à mort; et par un raffinement de cruauté, il fut privé du droit que lui donnait sa qualité de gentilhomme, d'être garrotté, et non pendu comme un roturier.

En Espagne il est d'usage de laisser trois jours d'intervalle entre la sentence et l'exécution. Pendant ce temps le condamné est placé dans une chapelle où il reçoit les secours de la religion. On obtient facilement la permission d'entrer dans la chapelle, et beaucoup de personnes charitables en profitent ordinairement pour aller consoler le patient et prier avec lui. Je voulais proposer à don Philippe d'aller voir Riego; mais il me prévint en m'annonçant qu'il avait formé le projet de s'y rendre. Je l'engageai à venir me voir au retour. Il vint en effet, et me confia sous le sceau du plus grand secret qu'il avait été chargé par d'anciens amis de Riego d'avoir avec lui un entretien que la qualité d'ecclésiastique lui faciliterait, et de lui remettre une dose de poison, pour lui éviter de mourir sur un échafaud. «Je me disposais, me dit don Philippe, à remplir ma commission; mais la conversation que j'ai eue avec Riego m'y a fait renoncer. Ce malheureux est tout-à-fait résigné et se regarde comme réellement coupable. Il a pris au pied de la lettre les premiers mots que je lui ai adressés, et que j'avais préparés pour entrer en matière, de crainte d'être entendu par les surveillans. Il a continué sur le même ton, témoignant un repentir sincère, et me demandant de la meilleure foi du monde si Dieu lui pardonnerait d'avoir été le principal agent de la révolution. J'ai, comme vous le pensez, renoncé à lui faire la proposition dont je m'étais chargé.» Ce que me dit don Philippe me prouva que j'avais bien jugé Riego dans la visite que je lui avais faite dans sa prison.

L'exécution eut lieu le lendemain à midi sur la place appelée de la Cebada. Riego fut placé dans une espèce de panier de paille tressée, tiré par un âne. Il mourut dans des sentimens fort chrétiens, et laissa après lui la réputation d'un homme fort au-dessous de la situation où les circonstances l'avaient placé.