--«Mon amie, s'écria Léopold, ne me fuyez plus, je ne me reproche plus rien, je ne dois plus rien vous faire craindre, j'ai un congé illimité, j'en puis disposer pour mes affections, j'en voudrais disposer de manière à le rendre éternel. Mon amie, après tant d'années de courses, je voudrais me reposer près de ce coeur, le seul qui me représente la vie, le seul qui fasse battre le mien.» Léopold se calma aux vives expressions de mon dévouement. Il me parla de mon voyage, de mes relations en Espagne. Je lui en racontai les circonstances avec une franchise qui cette fois avait moins de mérite; car ce voyage si long avait été moins significatif que le voyage si court dont il est fait mention dans le tome IV de mes Mémoires. Léopold me fit promettre de renoncer à toutes ces courses pour une vie enfin assise et tranquille. Hélas! que n'ai-je suivi plus tôt ces conseils, je me serais épargné toutes les peines dont la versatilité de mes projets et mon malheureux défaut d'ordre m'accablèrent dans le court espace de trois années.
Ce sont ces trois années d'une existence vouée à l'oubli et à toutes les vaines espérances qui par instant les soutenaient, qu'il me reste à retracer, jusqu'au moment où la plus noble, la plus généreuse amitié vint ranimer mon courage en le flattant de la certitude d'un honorable succès. Avant de dérouler sous les yeux de mes lecteurs le tableau de ces dernières scènes, quelquefois si déchirantes, auxquelles a pu seule me faire survivre mon invariable opinion: «Qu'il y a plus de mérite à lutter avec le sort que de courage à s'y soustraire par la mort;» avant d'entrer, dis-je, dans cette nouvelle série de souvenirs, il me reste encore à retracer quelques vagabondes excursions, précédées d'une dernière lutte de ma liaison avec Léopold, lutte dont les sacrifices sont devenus les garans éternels d'un attachement saint et respectable. J'en atteste le ciel comme l'amour de la meilleure des mères, j'ai amené Léopold à ne me donner que ce nom révéré. Me dire qu'il n'est point mon fils serait m'ôter ma dernière illusion. Depuis la lutte et le sacrifice que je vais peindre ici dans toutes ses circonstances, un jour ne s'est point écoulé sans que je n'aie remercié le ciel de m'avoir fait attacher assez de prix à l'estime et au respect de mon fils d'adoption, pour avoir eu la force d'une immolation qui, repoussant quelques momens d'ivresse bien doux, devint la conquête d'un plus pur et plus réel bonheur.
Heureuse de revoir Léopold, je lui faisais l'aveu du plaisir que devait me causer sa présence. Je ne détaillerai pas tous les projets, toutes les espérances qui occupèrent les heures d'un tête-à-tête de deux jours. J'eus soin d'en affaiblir le danger en affectant une grande liberté d'esprit, et plus de gaieté que je n'en avais, enfin una vera desinvoltura. J'avais pris mon parti, j'étais sûre de moi, je voulais l'estime de Léopold, et pourtant en le voyant là près de mon coeur, ne formant pas un voeu dont je ne fusse l'objet, cela devint un effort difficile.
Nous partîmes ensemble de Lyon assez tard, avec l'intention de nous arrêter à ... Arrivés à cette première destination nous entrâmes dans une auberge, point central des diligences. La première salle était remplie de monde. Des gendarmes étaient là, à leur poste, pour visiter les passe-ports des voyageurs. Léopold demanda aussitôt qu'on nous préparât deux chambres, et qu'on nous fît souper dans l'une. Armée du bougeoir d'usage, l'une des servantes nous précéda par un corridor long et étroit, où se trouvaient plusieurs chambres, sans regarder en arrière, et se dirigeait vers l'extrémité du bâtiment. Léopold pressait mon bras; il était dans une agitation convulsive; sa voix entrecoupée ne prononçait que des mots de tendresse: tout à coup il me serre vivement, pousse une porte entr'ouverte, et la refermant soudain, nous voilà debout au milieu d'une chambre obscure. Je ne repoussais pas ses mains qui m'enlaçaient, je soupirais à ses soupirs; la crainte, le mystère, ajoutaient au charme de son langage. Quelques monosyllabes, quelques prières étouffées me demandaient le bonheur. Le visage de Léopold brûlait mes mains. On ne m'accusera pas, j'espère, de vouloir me targuer d'une tardive sagesse, puisque j'avoue que plus jeune j'aurais rendu amour pour amour. Ma vertu intraitable dans cette dernière crise n'était donc méritoire que par l'effort qu'elle me coûtait et non par son motif, puisque l'âge seul de Léopold, et la douleur de perdre bientôt le coeur auquel j'aurais cédé, faisaient seuls ma force. En résistant, mes erreurs passées devenaient même des gages d'un noble attachement, par l'admiration qu'elles commandaient pour une victoire que le besoin d'être estimée et chérie de lui me faisait remporter sur une passion dont depuis long-temps il connaissait la violence.
Je prolongeai avec une sorte d'enivrement un danger qui me donnait une dernière fois toutes les délicieuses émotions d'une tendresse partagée; et je suis forcée aussi d'avouer que je manquai faillir malgré ma volonté, par trop de confiance dans ma résolution. Enfin, épuisée par le danger, je sentis que le moment était venu de rompre le charme, en rappelant à celui qui me demandait le bonheur de sa vie, que nous étions à la veille du jour anniversaire de la mort de sa malheureuse mère. «Léopold, peut-être est-ce l'heure d'une agonie allégie seulement par l'espoir que vous deviendriez mon fils.
«--Ah! vous me donnez la mort. Je le vois, je ne vous serai jamais qu'un fils!
«--Qu'un fils... oui... mais quel titre est plus doux, est plus cher? Sortons, Léopold; je crois voir auprès de nous les mânes de votre malheureuse mère.» Et je l'entraînais doucement vers la porte, «Ah! disait l'ardent jeune homme, si elle nous voit, si les âmes de ceux qui nous chérirent veillent sur nous encore, que ma mère intercède pour moi au lieu de me faire repousser.» En ce moment nous entendîmes la fille dire au bas de l'escalier: «Mais où donc ont passé ce monsieur avec sa mère? Je viens d'en haut, ils n'y sont pas.--Retourne sur tes pas, porte à ces voyageurs le complément de leur souper,» répondait la grosse voix du maître de l'hôtel. «Sortons, sortons, Léopold, m'écriais-je; que la servante nous trouve à table.» Il résistait, il cherchait à me retenir: «Vous voulez donc me compromettre, Léopold; vous voulez m'ôter le bonheur de passer pour votre mère?» Il ouvrit la porte, et nous étions déjà à table quand la lourde créature parut au milieu de l'appartement, occupé à sa grande surprise. Elle fit une mine qui donna aussitôt un tour moins dangereux à notre tête-à-tête; car j'éclatai de rire, et le sérieux un peu triste de Léopold n'y put tenir: «Mais où étiez-vous donc, monsieur et madame, s'il vous plaît?
«--Ici, ma chère, à table.
«--Vous voulez me plaisanter?
«--Je n'en ai nulle envie, disait Léopold en me regardant d'un oeil expressif.»