J'ai dit que Léopold était d'une figure remarquable: cette figure avait dans ce moment un charme extraordinaire. La paysanne en fut frappée, et malgré l'innocence du village, témoigna assez par un air de soupçon qu'elle connaissait toute la fragilité de la vertu. Léopold, après avoir tout fait servir, ordonna à l'Agnès rustique de nous laisser. Elle s'en fut communiquer ses observations à ses habitués du coin du feu, messieurs les gendarmes de l'endroit, qui avaient élu domicile dans l'auberge comme sur le point le plus militaire de leur résidence, celui où l'ennemi se rencontre, celui où les voyageurs descendent et ont à exhiber leurs passe-ports.

Léopold avait un congé, mais sous l'habit bourgeois il avait conservé la moustache, la cravate noire, la mine enfin de ce qu'il était. La servante n'avait rien de mieux à faire que de parler des voyageurs, et surtout du beau militaire. Aussitôt le brigadier de songer à son devoir et de monter avec cette sotte fille pour demander les passe-ports. Nous crûmes entendre quelques mauvais propos des arrivans.

Je tâchai de prendre le ton de la plaisanterie pour reprocher à Léopold d'avoir excité de ridicules suppositions par ses manières trop peu filiales. «Quoi, s'écria-t-il, vous vous feriez un jeu de mon tourment, vous, si bonne, si bienveillante pour tout le monde! Serais-je destiné à vous paraître ridicule par un délire digne d'intérêt?» Ici la violence de son émotion me saisit réellement jusqu'à l'épouvante. Je lui prodiguai, pour le calmer, tous les doux noms de la tendresse; mais je ne me rendis maîtresse de sa volonté que par la menace de séparer à jamais ma destinée de la sienne, de lui devenir étrangère, s'il ne me promettait que ce serait là son dernier oubli des voeux de sa mourante mère. «Et si je vous immole tout mon amour, vivrai-je du moins près de vous? vous verrai-je tous les jours?» Et ses regards supplians dévoraient les miens. Je lui promis de renoncer aux voyages, de chercher une occupation utile, et de vivre pour lui près de lui. Enfin je parvins à rassurer Léopold sur toutes ses craintes, en lui parlant le langage d'une confiance illimitée. Nous convînmes de la façon de vivre qu'il fallait adopter; nous fîmes des projets d'avenir, d'un avenir que l'estime pût entourer.

La présence d'un brigadier de gendarmerie vint troubler notre tête-à-tête, qui n'était plus alors que celui de la raison. Léopold montra ses papiers avec une docilité et une soumission qui eurent beaucoup de prix à mes yeux, d'après son caractère très facile à irriter. Je regardai sa conduite dans cette occasion comme un gage de tous les efforts qu'il ferait sur lui-même pour se résigner à une filiale obéissance.

Le lendemain matin nous délibérâmes sur la suite de notre voyage. J'ai oublié de dire qu'à Lyon nous avions fait le projet de parcourir la Suisse, d'aller ensemble saluer les lieux qui m'ont vue naître, renouveler sous les ombres de Villa-Ombrosa et sur le souvenir de ma vertueuse mère les sermens d'un attachement que d'en haut nos parens pussent approuver, c'est-à-dire la promesse d'une union fraternelle, qui mettrait tout en commun entre Léopold et moi, tout, excepté les remords d'une faute. Mais le moment n'était point venu encore d'une entière sécurité. Léopold promettait plus qu'il ne pouvait tenir, et les volontés fermes de son dévouement et de sa soumission, après avoir éclaté en ma présence, expiraient dans son coeur au moindre moment de solitude. Nous fîmes cependant le trajet de Lyon jusqu'à la frontière dans les doux épanchemens d'une amitié résignée, et d'une amitié heureuse, contente, fière même de sa résignation. En approchant du dernier village de la frontière de Suisse, nous résolûmes d'y passer la nuit, de manière à commencer notre pèlerinage avec le jour. Nous soupâmes très gaîment dans l'auberge du petit village. Seulement quand je fis observer à mon jeune compagnon que, devant partir le lendemain de bonne heure, le moment me semblait venu de nous séparer et de nous retirer chacun dans notre appartement, il parut s'élever en lui comme un combat de soumission amicale et de révolte amoureuse; il prononça quelques mots de pressante sollicitation, quelques soupirs; mais cédant bientôt à l'intrépidité apparente de ma vertu, aux cordiales expressions de mon attachement, tel qu'il venait d'être encore mutuellement consenti et accepté, il se retira avec quelques murmures étouffés par le souvenir de ses promesses.

Le lendemain je me levai fatiguée d'un sommeil que de pénibles rêves avaient agité. Je ne sais quel noir pressentiment couvrait mes yeux et me voilait presque l'azur du matin. Je ne savais s'il était tard, s'il était de bonne heure. Léopold n'était point encore descendu, je l'attendais péniblement en respirant l'air dont ma poitrine était affamée. La servante de l'auberge vint m'arracher à mes méditations pour m'offrir à déjeuner. Elle me remit aussi un mot que le militaire de ma connaissance lui avait bien recommandé au moment de son départ. Léopold était parti depuis trois heures. Le billet était de lui; je l'ouvris avec effroi. Il ne contenait que ces mots:

«Mon amie, ma mère, car c'est ce mot sacré qui me rappelle vos bontés et mes devoirs, la soirée d'hier m'a révélé tout le danger d'un voyage qui me semblait si doux, mais dont je ne pourrais soutenir plus long-temps le charme sans craindre de le détruire par les retours d'une passion que je vais encore m'efforcer d'éteindre. Continuez votre route, car mon coeur se dit encore avec délices que c'est pour moi que vous l'aviez entreprise. Je connais votre itinéraire, Genève, la Suisse, l'Italie; je suivrai vos traces jusqu'à l'expiration de mon congé, dont le terme me ramènera à Paris, où je vous retrouverai sans autant de périls. Si d'ici là cependant la reconnaissance me rend tout-à-fait sûr de moi-même, je volerai sur vos pas. Je serai bientôt à vos pieds, si mon coeur me promet de ne venir m'y jeter que comme un ami, que comme un fils. Oh, oui! je sens que le besoin de vous revoir me donnera la force de n'être que ce que je dois être pour mon amie, pour ma mère.»

Cette lettre m'inspira de l'admiration tout à la fois et de l'attendrissement. Il me sembla aussi que ce voyage solitaire, cette séparation, m'étaient nécessaires; car je sentais qu'en ce moment Léopold eût été plus puissant que la veille. J'éprouvais une espèce de contentement de ne savoir où écrire à Léopold, car j'aurais laissé percer cette satisfaction de femme heureuse, d'inspirer un tel sacrifice un peu plus peut-être que la raison du sentiment estimable auquel ce sacrifice était fait. L'espoir de revoir bientôt Léopold me rendit très agréable le moment de mon départ, j'espérais le retrouver: je ne le revis qu'à Paris; mais j'ai de trop curieux détails à donner de l'excursion dans laquelle il devait m'accompagner, pour ne pas les consigner ici. Cette course est la dernière de mes longs voyages, et quoique ma vie ait encore depuis été remplie par bien des émotions, et des plus amères, Paris seul en fut le théâtre. Mais je ne suis point encore à ces derniers épisodes de mon histoire; je vais être à Genève. Je ne serai que trop tôt à Paris, où Léopold seul et quelques admirables amis m'ont plus tard empêchée de mourir.

CHAPITRE CCVII.