Depuis long-temps la pension de ma famille me manquait, j'avais vainement écrit à ce sujet; il me restait pour toute fortune environ 700 fr. et un revenu de 50 fr. par mois, et ma leçon.

Je calculai tout cela un soir... J'allais du jour au lendemain, et n'en fus pas plus triste ni plus prévoyante. Je sortais tous les matins et prenais souvent un cabriolet pour me faire conduire au bois. Je mangeais des oeufs et du laitage où j'en trouvais, et rentrais toujours avec une anecdote ou un chapitre composé, sans penser, dans ces courses un peu chères, qu'un jour sans bénéfice a un lendemain sans pain quand on vit comme je vivais. Il y en avait dix que j'étais séparée de Léopold, et trois qu'il ne m'avait écrit. Je commençais à m'en tourmenter lorsqu'on me remit une boîte où je trouvai des témoignages et des preuves que son coeur me restait, et que sa constante amitié m'était garantie. Il me marquait qu'il était à la maison militaire, et me priait de l'aller voir rue Blanche. J'y courus aussitôt, mais on me dit qu'il fallait un billet. Je conjurai en vain, force me fut de m'en retourner. En tournant la rue Pigal, je vois Duval et Talma qui la descendaient et prenaient la rue de la Tour-des-Dames. Cette rencontre inopinée me causa un trouble inexprimable; au lieu de courir leur parler, me confier à leur sûre bienveillance, je m'enfuis à la hâte, et ne m'arrêtai qu'au bas de la rue du Mont-Blanc; alors je réfléchis à cette sotte inconvenance. Je suis trop sincère pour ne pas avouer que dans mon soin de les éviter entrait beaucoup la crainte de leur parler de mon fils, et des jours que nous avions passés ensemble. Je me promis bien de leur écrire, mais je n'en fis rien; et ce ne fut que lorsque la maladie et le dénuement m'eurent réduite à ne plus ni espérer ni craindre, qu'eux-mêmes vinrent au-devant de moi, comme je vais le dire plus loin, avec les accens d'une reconnaissance qui ne sera jamais à la hauteur des bienfaits.

CHAPITRE CCXIV.

Je revois soeur Thérèse.--M. Dominique Lenoir.--Délicatesse généreuse.--Rencontre singulière.--Mon roman de Corinne.--Six mois de misère.--Lettre au Constitutionnel.

Au lieu d'aller au-devant de Duval et de Talma, ces amis de ma jeunesse et qui devinrent les seuls protecteurs de mes jours malheureux; au lieu d'aller à leur rencontre, j'avais presque fui leur présence, et je ne veux pas en cacher les motifs, quoiqu'ils ne me soient pas tout-à-fait favorables. Si j'avais trouvé Talma seul, je lui aurais dit: «Me voilà, mon ami, pauvre, sans espoir ni ressource, avec le remords d'avoir seule rendu si affreuse mon existence.» Talma m'eût grondée avec douceur et secourue avec empressement, car il était l'indulgence même, et en le connaissant on ne pouvait avec du coeur craindre qu'une chose, abuser des bontés du sien; il y avait d'ailleurs pour moi, dans mes imprudences mêmes, une sorte de recommandation sympathique près de Talma: il avait tant aimé tous ceux que je regrettais. Avec Duval, au contraire, j'avais bien plus de sévères enquêtes à redouter, et, quoiqu'il soit très certainement le plus compâtissant et le meilleur des hommes, il y a dans ses manières et son caractère une certaine rudesse de franchise et de vertu, une inflexibilité de raison et de bon sens qui comprimaient mes aveux. Je l'évitais donc d'autant plus que j'étais sûre d'être vivement blâmée pour mes voyages, mes courses sans but, mon insouciance des ressources que je pouvais trouver dans un honorable travail, et surtout de la bizarrerie de ma liaison avec Léopold; les qualités de cet excellent jeune homme et le romanesque de cette adoption n'eussent point trouvé grâce auprès de l'homme intègre et droit dont le noble intérêt eût soulagé mon malheur, mais qui ne m'eût jamais pardonné de caresser, à l'âge où j'étais, les chimères de la jeunesse, ami auquel certes je n'aurais jamais persuadé l'innocente et pure intimité de cette adoption que le coeur seul avait sanctionnée. Ce secret, que je lui fis depuis, d'une chose si importante de ma vie, m'eût été impossible à garder dans la suite, si j'avais eu, lorsque je fus sauvée par Duval, d'autres relations qu'une correspondance avec Léopold. Mais il me reste à rendre compte avant de plus d'une année de douleur et d'agonie, que rendit plus vive la rencontre inopinée des deux hommes que j'estimais le plus et dont les noms rappelaient le souvenir de mes beaux jours.

Toute préoccupée des soucis de mon infortune, aggravée par l'absence de toutes les consolations de l'amitié, j'allai dans ces momens de noire mélancolie au cimetière du Père Lachaise. Je n'ai certes pas l'imagination sombre de Young, et cependant je trouve que rien ne fait supporter les peines de la vie comme la vue d'un cimetière; une heure de promenade méditative au séjour des morts me rendit le calme et la résignation. Il me semblait que tous les morts illustres de nos grandes époques se levaient pour me recommander le courage de la mauvaise fortune. Oses-tu te plaindre, me disais-je; tu es libre, et l'ancien maître du monde n'a pu se promener qu'avec l'escorte des geoliers de Sainte-Hélène; la vie vaut-elle une inquiétude?

La tête relevée par les souvenirs, je m'en retournai plus tranquille à mon modeste asyle pour réfléchir au genre de vie que j'allais adopter. En passant dans la rue Bergère pour me rendre chez moi, je crus reconnaître ma bonne soeur Thérèse; aussitôt je doublai le pas pour la rejoindre; c'était elle en effet. Je vis dans ses regards qu'elle ne m'avait point oubliée, et à ses premières paroles que son coeur rendait toujours justice au mien: «Vous voilà, chère dame, c'est Dieu qui vous envoie, qui vous a conservée. J'ai besoin de vous; il s'agit de prendre des renseignemens que mon habit et mes occupations me rendraient trop difficiles. Il faut de l'activité et du secret; tenez, lisez et voyez si vous pouvez vous en charger.» Et d'un ton doux et caressant, l'excellente fille ajouta: «Il y va du repos de cette vie et du bonheur de l'autre. Vous y croyez à une autre vie, car j'ai entendu vos prières et je vois encore vos larmes.

«--Chère bonne Thérèse, disposez de moi, m'écriai-je après avoir parcouru le papier, mon dévouement est à vous, et dans moins de vingt-quatre heures vous aurez des nouvelles de la personne pour laquelle je vous suis nécessaire.

«--Eh bien! c'est Dieu qui vous envoie cette bonne oeuvre. Tenez, vous pouvez répondre à cette adresse.» Je lui donnai la mienne, et l'engageai à venir avec moi déjeuner, ce qu'elle fit. Je sentais un bonheur douloureux à me retrouver avec cette excellente soeur, témoin du plus cruel moment de ma vie, et à qui je devais peut-être de ne pas l'avoir perdue dans un affreux désespoir. Elle me demanda compte avec l'intérêt d'un coeur simple et bon de mes moyens de vivre. Je ne me vantai point d'avoir un sort assuré et heureux, mais je me gardai toutefois de lui en communiquer le dénuement et les tristes incertitudes.