Je ne dois point dire à mes lecteurs quelles étaient les personnes pour lesquelles soeur Thérèse réclamait mes soins; elles existent, elles sont aujourd'hui honorablement établies. Il ne m'en a coûté que quelques démarches persévérantes pour remplir les charitables intentions de l'excellente soeur et préserver d'une ruine inévitable deux jeunes filles dignes de beaucoup d'intérêt, sauver une mère du désespoir et épargner la honte et l'opprobre à toute une famille. Lorsqu'après le succès de ma charitable mission je revis soeur Thérèse pour lui en rendre compte, elle disait en pressant ma main contre son coeur: «Voilà des choses qui font du bien à entendre. Ah! ma chère dame, j'ai toujours prié pour vous, et je ne désespère pas de vous voir un jour embrasser notre sainte religion.» Ce n'était plus comme au jour de la sanglante catastrophe, où mes larmes et mes prières confirmaient les espérances de la pieuse fille; en ce moment me taire eût été comme promettre, et j'étais incapable d'un hypocrite serment.

«J'espère, ma soeur, rester toujours bonne et charitable; mais je mourrai dans la religion de mes pères.--Ah! j'avais espéré...» Mon seul regard suffit pour arrêter la plus libre expression de ses regrets. Ce désir de convertir était chez cette bonne soeur beaucoup augmenté depuis notre séparation, et comme il venait de sa pleine conviction, je ne dus certes lui en savoir mauvais gré; mais il jeta cependant entre nous une sorte de contrainte qui peu à peu me fit trouver moins de charmes à voir cette femme angélique, que cependant je n'ai cessé de chérir et de vénérer.

Si dans le cours de mes mémoires les lecteurs n'eussent reçu déjà la confidence d'un défaut ou plutôt d'un malheur qui ajoute encore à toutes les mauvaises chances de la fortune, le désordre, on aurait peine à croire que j'étais arrivée à cette pénurie qui semble faire du déjeuner le dernier repas possible de la journée. Je ne le prenais jamais chez moi, depuis ma séparation avec Léopold, mais toujours au café, où certes il coûte le double. J'étais d'un âge à n'avoir plus besoin de guide, et mes habitudes indépendantes me faisaient très facilement passer sur ce que celle-là pouvait avoir d'inconvenant.

Questionnée par les lettres de Léopold sur mes besoins auxquels il continuait de contribuer, je lui répondais toujours d'une manière rassurante, et lui de répliquer à mes refus: «Si vous ne voulez me désespérer, si vous ne voulez décourager mon avenir, laissez-moi mes droits de fils près de vous, ou je croirai que vous avez pour toujours séparé votre destinée de la mienne. Me haïssez-vous donc pour une fatalité?»--Mes dépenses consistaient en une location de 35 et 40 fr. pour les déjeuners, tout le reste allait au moins à 100 fr. Il fallut donc songer sérieusement à me les procurer. Donner leçon d'italien était un moyen facile, mais je n'acceptais pas moins de 5 fr. par cachet, et cela rendait les élèves plus difficiles à rencontrer; d'ailleurs je n'avais point oublié les désagrémens auxquels on s'expose en allant ainsi colporter de maison en maison les petits talens que le ciel nous a départis, comme dirait Figaro.--Je me décidai donc à tenter la fortune littéraire sérieusement, comme plus honorable et plus indépendante.

Après avoir passé deux jours à mettre la dernière main à mon premier essai, je plaçai quelques cahiers de ma Corinne dans mon vade mecum et m'acheminai vers le quartier des imprimeurs. J'étais gauche et embarrassée. Le pédantisme seul donne de l'assurance, et j'ai horreur du pédantisme. J'offrais ma Corinne presque d'un air timide et humilié. On regardait d'un air distrait, on me renvoyait au lendemain, et... je ne retournais plus. Je pouvais traduire l'allemand, l'italien: je cherchais en vain à me procurer depuis deux mois ce genre de travail; rien ne devait me réussir, rien, jusqu'au jour qui s'approchait où les amis les plus rares allaient conjurer le sort et contraindre la fortune en ma faveur.

J'étais sortie un matin, et de nouveau armée de mon manuscrit et de quelques recueils de nouvelles qui depuis ont obtenu un favorable accueil du public.

Comme je ne suis pas sensible au plaisir des dieux, je ne me vengerai point des superbes libraires qui, à la vue d'un auteur pauvre, me traitaient en pauvre auteur. Ah! mon Dieu, le plus grand malheur de la vie, ce serait encore d'avoir de la vanité. Si j'en avais eu, je serais morte à la peine, car tous ceux auxquels j'allais présenter ma Corinne ne dépassaient guère l'offre de 50 écus pour un manuscrit de 1500 pages. Les négociations finissaient toujours par ces mots: Madame, vous n'avez point de nom, et on n'achète que le nom aujourd'hui.--Je répondis avec un orgueil qui n'amusa depuis moi-même, et qui dut paraître bien ridicule aux industriels de l'intelligence.--Jean-Jacques se fit un nom fort tard: je m'en ferai un, monsieur, et il vous fera peut-être repentir de la sécheresse de votre accueil et de la générosité un peu arabe de vos propositions.

Malgré cette dignité littéraire si bien gardée, le mécontentement me gagnait. Je sortais d'une de ces fréquentes scènes, et j'allais l'oublier dans une promenade sur les quais. Je m'arrêtai près du corps législatif, admirant cette ceinture de travaux, d'arbres, de vues animées, découvrant de loin la maison de Moreau, cette maison où j'aurais pu vivre heureuse si... si je n'avais été moi-même; car aucune autre femme n'eût sacrifié un sort pareil à... une illusion, à une chimère. Je sentais tout cela à ce moment où, pauvre, oubliée, à l'âge funeste où rien ne ramène plus au coeur des femmes les délicieuses émotions des hommages et de la flatterie qui enivrent leurs jeunes années. Et pourtant ces tardives réflexions de la raison étaient étouffées par quelque chose de plus fort; et de tous mes regrets, le plus déchirant était encore la perte funeste de l'homme auquel j'aurais encore tout sacrifié.

J'étais plongée dans cet abîme de lugubres méditations, quand tout à coup j'en fus tirée par la vue d'une de ces figures qu'on aime à retrouver, parce qu'elles vous rendent par le souvenir un peu de ce que vous avez perdu: c'était M. Dominique Lenoir. Il ne put se tromper ni sur ma position ni sur l'agitation de mes esprits; l'obligeance de ses regards, la franchise de son abord me consolèrent, et bien à propos. Je lui racontai l'histoire de mon pauvre roman de Corinne; il me conseilla de ne point me décourager, il ranima mon amour-propre et me dit: «Je regrette d'être un si faible appui, mais il vous est acquis, ma chère madame Saint-Elme; invoquez-le sans crainte.» Je lui donnai mon adresse. Il n'avait été question d'aucun besoin d'argent: le soir même je reçus trois napoléons, avec ces mots touchans: d'un vieil ami qui est désolé aujourd'hui de n'être pas riche. J'ai, dans le cours de deux ans, reçu deux autres sommes pareilles de la même manière. J'ignorais la demeure de M. Lenoir, et lorsque le hasard me le fit rencontrer de nouveau, il a constamment nié ce trait de bonté, et toujours à l'appui de ses généreuses dénégations il m'a offert d'autres légers secours. Mais, s'il a refusé ma reconnaissance, je suis trop sûre de mon fait pour ne pas la rendre publique. Mon coeur, soumis à toutes les superstitions tendres de men sexe, attache à la douceur de ce bienfait ignoré le bonheur d'une autre rencontre qui eut lieu le même jour.

J'avais alors 46 ans; mes cheveux déjà blanchis accusaient très exactement mon âge, une toilette plus que modeste, c'était bien assez pour voir, dans l'intérêt que quelquefois j'excitais, que les débris de ma beauté n'y étaient pour rien, et que l'attention venait seulement de mon air étrange et singulier. J'avais, en quittant M. Dominique Lenoir, pris du côté du Cours-la-Reine, mon intention étant de griffonner mes sensations à la vue même des objets qui les portaient encore à un si haut degré de vivacité. Une fois au milieu de la place Louis XV je sentis très bien qu'on me suivait, et je doublai le pas... La personne resta en arrière; car, avec toute la rapidité militaire, sans tourner la tête ni changer de projet, je vins me reposer sur une des pelouses presque au bout du Cours. Il y avait bien un bon quart d'heure que j'y étais à écrire, lorsque je vis arriver un vieillard d'une belle figure et de fort bonnes manières. Il s'avança droit vers moi; et je vais transcrire notre conversation avec une fidélité presque sténographique: