«Pardon, madame, je vous suis depuis le jardin, et la seule course a droit à votre indulgence. Me permettez-vous de vous tenir compagnie un moment?
«--J'en ai une, monsieur (en montrant mes papiers), qui ne me quitte point et ne me laisse jamais sentir le besoin d'en avoir une autre... que d'ailleurs je ne serais pas réduite à devoir au... hasard. Quant à mon indulgence, le lieu est public, et la place est pour tout le monde.
«--Je ne me suis point trompé en vous regardant comme une femme peu commune; vos manières et votre réponse confirment mon opinion; mais n'en prenez pas une mauvaise de moi sans m'entendre. En vous apercevant, tout en vous a excité ma curiosité et, je l'avoue, mon intérêt; je vous ai suivie, résolu à vous connaître. L'air de supériorité qui perce dans toute votre personne vous fera sans doute excuser ma franchise. J'ai soixante-cinq ans, vous en avez quarante.
«--Quarante-six, monsieur.
«--Eh bien! n'y a-t-il pas de la femme supérieure dans cet aveu de l'âge réel que tout pourrait encore si bien démentir, dans cette loyauté de cheveux blancs que rien ne dissimule?»
J'avoue que je ne tins pas à la gravité de ce singulier éloge, et j'éclatai de rire. Le vieillard s'était assis, et regardant mes paperasses: «Vous écrivez, vous êtes auteur. Je ne suis pas un juge irrécusable, mais je vous prédis des succès et de brillans.
«--Si j'en dois juger par l'opinion du premier libraire que j'ai consulté, la vôtre, monsieur, sera en défaut.
«--Comment?»
Alors je lui contai tout naturellement ce qui venait de m'arriver, sans nommer le libraire. «--Je le devine à sa sottise.--Raison de plus pour que je ne le nomme point.»
Je finissais par prendre un extrême plaisir à une conversation qui devenait de l'espérance. Pendant ce temps l'indulgent lecteur vantait quelques pages déjà lues de ma Corinne. «C'est écrit avec âme, c'est écrit comme vous parlez; achevez cet ouvrage, je vous le ferai vendre cent louis.--C'est une plaisanterie.» Et, à cette riposte, l'admirateur, tirant sa bourse, répliqua lui-même: «Voulez-vous vingt louis d'arrhes? Livrez-moi le manuscrit de mois en mois, et l'argent sera exact comme les livraisons du roman.» J'étais fort étonnée, c'était de la joie mêlée à de la surprise. À l'idée de ce prix honorable de mon travail, je me disais: «Il me sera donc possible d'aborder mes amis que je n'avais osé revoir, et de demander leurs secours que je pourrai justifier.» Je me tournai enfin vers mon ami... d'un jour, et lui promis mon manuscrit pour le lendemain. «Vous en jugerez à loisir, ajoutais-je; j'accepte cent francs conditionnellement, que je rendrai dans trois mois, si nous ne traitons pas. Voici mon adresse: veuillez, monsieur, me porter demain cet argent.» Puis je me levai, et nous nous saluâmes.