Je courus chez moi relire toutes ces feuilles du roman que le plus singulier hasard venait de rendre si précieuses. J'écrivis à Léopold, car mes premières pensées de bonheur étaient toujours pour lui; je m'endormis tard avec de doux rêves d'avenir. Il eût été plaisant de me voir, moi, qui pendant si long-temps avais dépensé follement sans attacher aucun prix à l'argent, pesant, retournant, faisant sauter dans ma main quelques pièces d'or: on m'eût crue ou avare ou insensée. Il se mêlait à cette joie un doux orgueil, car c'était le prix de mon travail. M. P... fut exact à venir chercher Corinne. J'étais sortie pour ma promenade accoutumée, quand il se présenta; mais il ajouta à tous ses aimables procédés la patience de m'attendre chez ma bonne hôtesse, à qui il expliquait le motif de sa visite, et qui en témoigna tout son étonnement, car elle me croyait seulement l'ambition d'être engagée à quelque théâtre. Mes passeports me donnaient la qualification d'artiste. Depuis ce jour, où M. P... m'avait désignée comme femme auteur, je me vis élevée d'un degré dans l'opinion de ma bonne hôtesse; car j'ai remarqué que les classes inférieures, quoique plus ignorantes que ce qu'on appelle le grand monde, montrent cependant pour les produits de l'intelligence plus de culte et plus d'estime. Ma bonne hôtesse fut surtout frappée de ce qu'ayant le talent de faire des livres, je n'en parlais jamais et ne reprenais personne dans la conversation. Je m'amusai beaucoup de ses étonnemens.
M. P... me força d'accepter encore deux cents francs, et prit contre un reçu mon manuscrit de Corinne, m'engageant à continuer; ce que je fis, au point d'avoir dans moins d'un mois ce manuscrit entier et d'autres à lui livrer. Mais M. P..., éludant toujours l'impression, mon amour-propre, servi par un peu plus d'aisance, insista pour cette seconde condition du marché. M. P... me prévint qu'il ne pouvait s'occuper de l'impression qu'au retour d'un voyage qu'il allait faire, et qu'il me laisserait le manuscrit entre les mains crainte d'accident. Je ne soupçonnai pas encore l'ingénieuse ruse de sa générosité, et il partit sans que j'eusse la consolation de lui exprimer toute la reconnaissance dont sa noble et délicate bonté m'avait pénétrée. Je reçus, le lendemain de la visite de M. P..., le paquet renfermant le manuscrit, quatre bons de deux cents francs chacun, à prendre rue Chauchat, chez un banquier, le tout accompagné de ces lignes: «À votre première vue je vous jugeai mal, votre langage vous eut bientôt vengée; il ne fallait pas des moyens ordinaires pour obliger une femme qui l'est si peu: acceptez un service dont rien ne peut vous faire rougir, continuez un travail qui peut un jour vous honorer. Osez pour la gloire ce que naguère vous auriez osé pour l'amour. Je m'estimerai toujours heureux d'avoir encouragé vos premiers essais. Je ne vous verrai peut-être plus, mais vous ne cesserez jamais de m'intéresser vivement. Avant d'offrir vos ouvrages, écrivez dans les journaux, votre style doit plaire et piquer la curiosité; croyez-moi, vous réussirez.» Voilà, me disais-je en posant tristement la lettre sur mon bureau; voilà encore un rêve fini. Et je repoussai avec humeur les papiers. J'avais déjà annoncé mes espérances à Léopold, et voilà que toute cette gloire se réduisait à de l'argent. Ah! mon Dieu, que j'étais ennuyée et lasse de mes illusions! Je m'imaginai que la lecture de Corinne avait détruit les favorables préventions de M. P... pour mes moyens littéraires. Je me promis de m'en tenir à enseigner ce que je savais parfaitement, sans courir les chances périlleuses des muses; mais j'avoue que cette résolution me coûta, car j'avais bercé mon orgueil de tous les songes de la vanité.
Les billets de M. P..., par une sage prévoyance, étaient à dates fixes et étagées de mois en mois. Le premier subside pouvait durer six mois; mais douée d'un instinct de dépense, je trouvai moyen de me le faire avancer, en promettant sur billet de rembourser 200 fr. par mois, et j'éprouvai de cette opération de banque qui avançait ma ruine la joie que donnerait à un être sensé la conquête subite et complète d'une fortune. Argent touché est pour moi argent dépensé. Le seul frein qui eût pu me retenir eût été la présence de Léopold. Il avait été fort malade, et se disposait à aller passer de nouveau un congé de convalescence en Bourgogne. Ma première idée fut de l'accompagner dans ce voyage; mais ses devoirs nouveaux, notre triste explication, se mirent là comme une barrière, et je bornai mes voyages à de ruineuses excursions à Saint-Cloud, Versailles, Saint-Germain, Vincennes. Je dépensai en courses et en rêveries champêtres, en onéreuses oisivetés, ce qui eût pu devenir la ressource suffisante de plus d'une année. Trois écolières négligées me quittèrent. Je ne revins au gîte que quand ma bourse fut vide et mon portefeuille plein.
N'ayant jamais pris grand soin de ma santé, parce qu'elle fut toujours fort robuste, j'avais négligé entièrement les précautions indispensables pour prévenir le retour de la cruelle maladie dont les symptômes se produisaient encore quelquefois. Je commençais de nouveau à souffrir, sans avoir la patience des moindres soins, ce qui aggrava tellement le mal, que lorsque je revis M. Béclard un mois après, il ne me cacha point qu'il en fallait venir à une opération. J'hésitai long-temps, et pendant ce temps une foule d'incidens singuliers vint m'occuper, comme les pages suivantes vont le faire voir.
Je déjeunais, selon mes habitudes de garçon, dans un café de la rue du Mont-Blanc. En parcourant les journaux, je lus un article sur la Corinne de M. Gérard, parfaitement écrit, et qui, en faisant l'éloge mérité du tableau, contenait des choses on ne saurait plus flatteuses sur les Italiennes. Je restai vivement frappée, et cédant comme toujours à mes premiers élans, j'écrivis à la hâte et du champ même de mes émotions la lettre ci-dessous, qui fut littéralement insérée le surlendemain dans le Constitutionnel. Je m'y attendais si peu que je ne le sus que vingt jours après, et par hasard, parce qu'un libraire de Bruxelles me demanda à acheter le roman annoncé par le Constitutionnel. Le manuscrit n'était plus entier. Mes lecteurs me sauront peut-être gré de mettre sous leurs yeux cette lettre, première inspiration de la Contemporaine.
Constitutionnel du 15 septembre 1824.
«Nous publions avec plaisir la lettre suivante d'une dame italienne qui cultive les lettres avec une brillante imagination et l'enthousiasme du beau. On lui pardonnera quelque étrangeté dans le style en faveur des sentimens. Peut-être cette dame est-elle trop sévère à l'égard des beautés qui font l'orgueil de l'Angleterre. Lord Byron partageait à peu près l'opinion de l'auteur de la lettre; mais aussi que d'inimitiés n'a-t-il pas excitées! La mémoire du poëte en souffrira long-temps.»
À tous les coeurs bien nés que la patrie est chère!
MONSIEUR,
L'article sur la seconde Corinne due au pinceau, au génie créateur du célèbre peintre de la première déjà si belle, si touchante; cet article, hommage flatteur pour les femmes de mon pays, m'inspire un enthousiasme de reconnaissance qui peut seul excuser ma hardiesse de vous importuner. Née sur les rives fleuries de l'Arno, mais Française, plus encore par mes souvenirs de félicité et d'amers regrets que par vingt-cinq années de séjour, j'aime surtout entendre les Français rendre justice aux qualités de nos Italiennes, que seuls peut-être de tous les peuples ils ont pu bien apprécier, parce que seuls les Français réunissent les dons heureux qui parlent au coeur et à l'imagination d'une Italienne de quelque mérite. Je me suis déjà demandé souvent comment une femme telle que madame de Staël a pu se tromper au point de prendre son héros aux bords de la nébuleuse Tamise, plutôt que de le choisir parmi les Français, dont les noms sont chers à l'amour, à l'honneur, et qui placent la beauté et la faiblesse sous la noble et brillante égide de la valeur. Une Italienne aimer un Anglais, c'est vouloir unir le feu à la glace. L'amour de l'Anglais le plus aimable même est composé de présages, de crainte, d'hésitation, de froide tendresse, de raison, de raisonnement sur l'amalgame desquels domine... l'orgueil. Comment de pareils hommes comprendraient-ils quelque chose aux élans passionnés, à l'abandon exalté d'une âme formée sous le plus beau ciel, et bercée avec les rêves poétiques des Tasse et des Arioste, et dont les premières impressions naquirent au sein de toutes les nobles productions des arts et du génie? Les Français seuls ont pu les apprécier, les comprendre. Oui, noble France, vos valeureux enfans, vos poëtes et vos artistes ont éprouvé, partagé l'enthousiasme du génie; leurs coeurs ont palpité à l'unisson avec les coeurs inspirés des femmes de l'Italie, terre classique des arts, dont elle fut le berceau, comme aujourd'hui la France en est la riche pépinière. Les remarques sur les belles faiseuses de thé m'ont rappelé un court séjour à Londres, et je n'ai pu qu'applaudir au very shocking, very improper qui s'applique aux élans de l'esprit comme aux maladresses d'une femme de chambre ou d'une couturière. En voyant une belle Anglaise, je pense toujours que si Pygmalion eût fait sa Galathée dans la patrie des Clarisses, au lieu de celle des Aspasies, il eût certes pu produire une blanche, régulière et belle statue. Mais jamais Vénus ni l'Amour n'eussent compromis leur puissance jusqu'à vouloir l'animer, et la beauté fut restée... marbre. Je compose une Corinne. Mon héroïne née sur les bords enchanteurs de la Brenta, et mon héros, à la brillante cour de François premier, auront un bien beau sort s'ils peuvent mériter, messieurs, votre flatteuse approbation. Mon Alfred ne tient pas du beau flegmatique des Oswald d'outre-mer, mais un seul de ses regards suffit pour fixer une destinée entière, et il ne peut préférer à sa maîtresse que la gloire, seule digne rivale de l'amour, il s'applaudit en mourant de lui avoir tout sacrifié, tout hors l'honneur. Une Corinne après madame de Staël, serait une pitoyable prétention, s'il y avait l'ombre de ressemblance. Hors le nom, ma Corinne ne parle point de l'Italie où elle vit le jour: elle aima un Français, vécut en France, y goûta toutes les félicités du coeur, et la terre antique qui avait protégé son amour couvrit aussi un sein de dix-huit printemps, près des restes mutilés du brave Alfred qui l'avait animé de tant d'amour et angoissé de tant de souffrances.
Agréez, etc.
CHAPITRE CCXV.
Nouveaux accès de maladie.--Désespoir.--Rose ou l'honnête courtisane.
Tous mes lecteurs ne savent pas combien il est doux de se voir imprimé pour la première fois, de recevoir un premier éloge des journaux. Je dois être franche sur le chapitre de l'amour-propre comme sur tout le reste; je dois dire que ce me fut un précieux encouragement que l'honneur d'occuper une colonne d'un des journaux les plus lus de la capitale. Après un pareil encouragement, je repris l'ardeur du travail et de la composition; mais ce nouveau genre de fatigue aggrava mes souffrances. Non seulement l'ardent désir de me faire une réputation littéraire me fit supporter des douleurs inouïes, mais me donna encore l'orgueilleuse force de les cacher; reculant ainsi et malgré les avis réitérés de cet excellent Béclard, qui insistait sur la nécessité d'une opération seule capable de me sauver; mais il fallait être dix mois sans écrire, c'était mourir.