Je retardai toujours cette opération inévitable que je n'avais aucun moyen d'entreprendre chez moi; et où prendre la dépense d'une maison de santé?... En être réduite à oublier sa santé par l'impossibilité d'y pourvoir, quelle réflexion! et le jour qu'elle se présenta à moi plus amère, je passais devant la porte de la maison rue Saint-Dominique, que j'avais occupée pendant ma liaison avec Moreau, à l'époque de la rencontre de mon pauvre Henri: je ne saurais ressaisir en ce moment le reflet des étranges pensées dont m'assaillit ce souvenir d'une existence brillante; c'était bien un regret, mais il portait moins sur moi-même que sur l'impossibilité de secourir désormais personne. Je me rappelais le bonheur que j'avais goûté à arracher cet enfant charmant des mains de l'indigence; je me rappelais son touchant journal, sa mort prématurée, et sa douce reconnaissance. Je me disais: Mon pauvre Henri, jette en ce moment d'en haut un regard douloureux sur ta mère adoptive, intercède pour qu'il soit accordé à son infortune un peu de cette compassion qu'elle fut si heureuse de prodiguer à la tienne. Plongée dans cette morne mélancolie, je descendis la rue jusqu'au boulevart des Invalides. Là m'attendaient d'autres cruelles émotions. Presque vis-à-vis l'hôtel de M. de La Rochefoucauld je fus obligée de me ranger contre le mur pour laisser passer des hommes qui portaient un de ces lits qui servent à conduire les pauvres à l'Hôtel-Dieu. Une pauvre femme gisait sur cette ambulance de la misère: Ô si le sort doit me réserver un pareil moment, que je meure aujourd'hui, mon Dieu, fut le cri de tout ce qui me restait de sentiment. Je suivis d'un oeil humide ce triste convoi: je trouvai assise sur un des bancs de l'esplanade, une jeune personne dont le visage charmant était couvert de larmes qu'elle cherchait vainement à dérober aux regards indiscrets des passans. Son maintien était timide, sa toilette était décente; cependant à la première vue et malgré cette tristesse qui est déjà un titre à mon intérêt, je ne sentais pas à son aspect ma spontanéité ordinaire de bienveillance. Je m'étais approchée. Seule d'abord sur le banc, deux hommes et des bonnes avec des enfans l'occupèrent bientôt. La jeune fille avait juste l'air de n'oser ni se lever ni savoir comment rester. Les hommes l'insultaient, et ces grossières servantes de rire. Déjà mon coeur raisonnait le parti à prendre, lorsqu'il fut résolu par un seul accent. «Ah ma pauvre mère!» À l'instant, je me place à côté de la jeune fille, et lui prenant la main, je l'interroge avec cet abandon qui fut toujours écouté. Ma toilette n'avait rien de ce qui en impose; mais là encore, ma tournure fit son effet ordinaire. Tout cela mit fin à l'impertinence des unes et à la grossièreté des autres. Je vous prie, dis-je à l'une des personnes présentes, de me faire venir un fiacre; vous serez pour quelque chose dans le service que je vais rendre à cette pauvre enfant. Après le départ du messager, la petite me dit la cause de son embarras, et me bénit de lui procurer une voiture. Elle n'eût pu se lever sans se donner en spectacle. Conduite au fiacre, qui arriva au grand trot, je demandai à mon obligée où il fallait la conduire; et nous voilà roulant vers le côté opposé de Paris, rue de Bondy.
Il ne me fallait pas grande conversation pour voir que, dans un genre plus bas encore, j'avais écouté mon bête de coeur pour une seconde Aurélie, et ce qu'il y avait de plus fâcheux, rien dans les discours de Rose n'annonçait les qualités de la première, ni sa séduction dans le langage. Rose était tout bonnement une femme perdue, sans regrets, sans remords, mais avec un dégoût si vrai et si énergiquement exprimé, que j'ai souvent pensé que c'était une vertu encore. C'est au coeur de mes lectrices que j'en appelle pour juger par quelle étrange contradiction de sentimens bas et élevés la pudeur faisait à la piété filiale un sacrifice journalier, dont un seul conterait la vie, si la vie d'une mère n'en devenait la cruelle et consolante excuse.
Rose était fille naturelle d'une ouvrière qui, sage et belle, succomba aux promesses légitimes de l'homme qu'elle aimait, fils lui-même des maîtres de Marianne, qui, à peine enceinte de trois mois, vit qu'elle avait perdu le coeur de son amant, et qu'elle ne devait plus compter sur sa main. Marianne n'avait pas quinze ans, elle était délicate, et le chagrin aggrava les incommodités de son état; son travail en souffrit, et l'homme qui l'avait immolée fut assez lâche pour se faire son oppresseur. Il se plaignit (comme chef de l'atelier) du travail de Marianne; on diminua son salaire. Elle se résigna sans murmure, ne parla plus même à l'homme qui l'avait perdue, et cessa de paraître au magasin, vivant de la vente de son faible avoir, jusqu'au moment où elle donna le jour à Rose dans cet asile dont la bienfaisance publique fait les frais, asile généreux et triste cependant, qui enlève à la maternité son caractère divin et à l'enfance son intérêt touchant. Marianne, quoique bien faible, voulut nourrir sa fille; et lorsqu'à peine rétablie, sortant de ce lieu de souffrance sa fille dans ses bras, elle se vit sans asile, sans ressources, elle se crut riche plus qu'une reine. Elle vécut trois ans, se privant de tout, mais Rose ne manquait de rien. À six ans cet enfant, qui était d'une beauté ravissante, fut attaquée de la petite vérole; sa mère qui la veilla seule en fut atteinte, ne l'ayant pas eue. Rose se rétablit aussi fraîche, aussi jolie; mais sa malheureuse mère y perdit la vue et fut frappée d'une affreuse paralysie. La pauvre Marianne réduite à cette extrémité crut devoir faire taire tout orgueil, immoler tout ressentiment à l'amour maternel, et écrivit le touchant et simple récit de sa position au père de Rose: «Elle est votre fille, vous le savez, Henri, elle vous ressemble, elle est belle autant que vous me parûtes beau ce jour fatal que je croyais le plus heureux de ma vie. Henri, ne l'abandonnez pas; moi, je puis mourir; mais y exposer mon enfant, ma Rose! ah! ne soyez pas si barbare que de m'y réduire. Vous m'avez aimée, Henri, vous êtes riche, et la pauvre Marianne vous a tout donné, tout... oh! oui, plus que la fortune, plus que la vie. Henri, songez que sans vous Marianne eût vécu heureuse et honorée, et qu'elle meurt à vingt ans, infirme et misérable, laissant un enfant, le vôtre, une fille adorée, sous la seule garde de la charité publique. Henri, sauvez notre fille, si vous voulez que Dieu vous pardonne un jour, comme la malheureuse Marianne.»
On aura peine à croire que cette lettre d'un si déchirant intérêt obtint la réponse suivante. Je l'ai vue, et j'ai été la reprocher au monstre qui n'avait pas rougi de l'écrire dans sa brutale insolence.
«Je suis bien étonné que vous soyez assez audacieuse pour m'étourdir de votre bâtarde et de vous. J'ai une fille et j'en ai soin; je l'aime, elle ne manque de rien, pas plus que sa mère, qui est ma femme. On aurait affaire, nous autres gros marchands, à écouter toutes les réclamations des filles qui sortent de nos ateliers par leurs fredaines et voudraient bien y rester en maîtresses. Je ne vous dois rien et ne vous donnerai rien; et si vous recommencez, je vous ferai mettre entre les mains de la police; entendez-vous?»
Depuis la réception de cette lettre, la pauvre Marianne dépérissait sans être assez heureuse pour mourir: jeune et mère, elle luttait doublement contre la force de l'âge et de l'amour maternel. Les voisins, bons et charitables ouvriers, eurent quelque pitié de tant de courage et de tant de misère. Au milieu des larmes et des privations, Rose croissait en beauté, et atteignit à peine sa onzième année, que sa taille développée, son délicieux visage et sa grâce attirèrent pour son malheur l'attention d'une de ces viles misérables qui, après s'être vendues elles-mêmes, vouent le reste d'une vie passée dans l'infamie au plus odieux métier encore de séduire et de vendre les autres. Cette créature habitait le voisinage et jouissait d'une sorte d'aisance; elle avait une fille de seize ans auprès d'elle, d'abord sa victime, et bientôt sa complice. Elles réussirent à attirer l'enfant, sous prétexte de lui donner de légers secours pour sa pauvre mère que la vieille vint voir. Il y a dans le coeur d'une bonne mère une prévision craintive pour le sort de ses enfans, qui sait long-temps les sauver: cet instinct maternel, devinant la corruption cachée sous l'aumône, fit défense expresse à Rose de voir cette femme et d'accepter la moindre chose d'elle. Qui oserait ici s'élever contre l'enfant malheureux dont l'éducation n'avait point prémuni l'esprit contre les dangers du monde, et qui opposa son opinion aux volontés de sa mère, et crut d'autant moins faillir, qu'elle ne consentit à éluder ses ordres et à la tromper que pour la voir moins malheureuse? Tous les prétextes furent inventés pour faire du bien à Marianne, non pas avec cette ostentation qui eût pu éclairer de nouveau la prudence de la mère, mais avec cette délicatesse habile de bienfaisance qui rendait bien difficile à un coeur vertueux, quoique faible, de soupçonner sous les effets d'une charité consolante un autre but que le plus noble de tous, le désir de secourir son semblable. Rose, à qui on ne faisait rien apprendre que le prix de sa beauté, perdit en moins de deux années toutes ses vertus, excepté un amour filial auquel peu après elle s'immola avec d'autant plus d'héroïsme qu'il ne lui en revenait que l'infamie, au lieu de l'estime et l'admiration qui, dans tous les autres sacrifices que ce sublime sentiment inspire, en fussent devenues la récompense.
Marianne languissait toujours, mais moins péniblement, ne manquant plus du nécessaire, ni même d'une certaine aisance.
Rose était sa seule garde. À douze ans accomplis, Marianne crut s'apercevoir d'un dépérissement de sa fille, et d'un total changement dans son humeur qui l'inquiéta sans qu'elle osât le dire. Sa fille ne se plaignant de rien, et reprenant peu à peu de la gaieté et de la fraîcheur, les craintes maternelles cédèrent aux réponses de Rose, qui la rassurèrent entièrement. Si elle eût alors écouté ces tendres terreurs, il eût encore été temps d'échapper à l'abîme de la prostitution; mais la mégère qui avait trafiqué de son innocence façonna l'infortunée à une infamie régulière, dont l'horrible salaire était devenu aux yeux de la pauvre Rose le pain de sa mère.
«Je mourais de dégoût et de peur, madame, me disait cette malheureuse, chaque fois que j'allais chez celle qui m'avait perdue; mais comme j'en revenais heureuse quand je tenais dans mon mouchoir de quoi donner à ma pauvre mère non seulement ce dont elle avait besoin, mais toutes les petites choses qu'elle aimait bien! Certainement j'aurais bien fait un grand crime que de m'écouter aux dépens de la santé, de la vie peut-être de celle qui me l'avait donnée.»
--Pauvre Rose, quel funeste don, pensai-je, en fixant avec un incroyable attendrissement cette fille si jeune, si belle encore, qui me dévoilait au milieu même de son infamie une vertu qui, bien dirigée, l'eût honorée. Rose me fit comme trembler, en me disant d'un accent dont la persuasion était peut-être la plus forte preuve que son âme avait échappé à la corruption: «J'espérais, à force d'économies, arriver à une petite fortune de douze mille francs; cela nous eût donné les moyens de n'avoir besoin de personne. J'aurais fait acheter un terrain dans le pays de maman, je l'y aurais conduite, et là, sans la jamais quitter, je lui aurais dit: Je te dois la vie, j'ai conservé la tienne, vivons et mourons ensemble.»--Mais les chances de cette triste et honteuse carrière lui rendirent plus difficile même son horrible dévouement au sort de sa mère; et six mois de souffrances dont l'affreuse origine resta cachée à la malheureuse Marianne, épuisèrent le commencement du trésor qui eût dû assurer l'avenir de toutes deux. Marianne avait totalement perdu la vue; sa tête affaiblie crut facilement ce que voulut lui faire croire un enfant son idole et sa seule bienfaitrice. Celle-ci n'ayant pour but que le plus noble motif, avait pris insensiblement l'habitude de regarder comme un devoir l'affreuse ressource qu'elle avait interrompue, et qu'elle rechercha bientôt avec une nouvelle résignation.