Pendant que Rose me racontait toutes les vicissitudes d'une vie qu'elle croyait innocente, je répétais: Pauvre mère! malheureuse fille! Ici, je dois la faire parler elle-même pour dire la catastrophe qui renversa toutes ses espérances, lui enleva le seul être pour qui elle s'était immolée, et la laissait malheureuse sans retour, parce que sa mère se refusait à vivre de la honte de sa fille, du moment qu'elle l'avait connue. «Figurez-vous, madame, me dit Rose que je connaissais si bien ma mère, que je faisais tout pour qu'elle ne sût pas ma conduite. J'avais été obligée de passer par la police, ce qui est bien terrible, car après, quand on veut redevenir femme honnête, cette tache vous reste. J'étais sortie un soir un peu à la hâte, j'oubliai le papier de police. Un inspecteur du bureau des moeurs, excité par d'affreuses femmes avec lesquelles j'avais refusé toute liaison, vint me menacer de la prison. Ah, mon Dieu! madame, figurez-vous que l'idée de ne pas rentrer auprès de ma mère, de n'être pas là pour l'éveiller, pour lui donner son café, pour causer avec elle, c'était me faire mourir de peur. J'offris ce que j'avais d'argent pour ma liberté, parce que j'avais appris que la police ne refuse jamais. Il fallut en outre donner mon adresse. Je rentrai encore bien effrayée et bien triste.
Je trouvai ma mère endormie, mais elle me paraissait oppressée et malade: je restai assise près de son lit; elle avait la fièvre, et cela redoubla ma peine. Je ne pus m'empêcher de pleurer. Elle se réveilla, et alors elle me dit de ne point me tourmenter pour elle, que ce n'était rien. En me voyant si triste, moi qui étais toujours si gaie avec elle pour la rendre plus heureuse, elle crut que l'amour en était cause. Mon enfant, si vous aimiez, il faudrait me le dire, car on vous tromperait; pourriez-vous me quitter pour un homme?--Je lui dis que je les détestais, que j'en avais horreur; et c'était vrai, madame: il n'y en a pas un, jeune ou vieux, laid ou beau, que je ne paie du même accueil; et pour supporter ce qu'il faut que je supporte, je pense à ma mère, et j'oublie: c'est le dernier effort de mon courage.
«Je restai quatre jours près de ma mère plus souffrante, sans sortir le soir: voilà ce qui est cause du malheur où je suis et de la mort de ma pauvre mère, car bien sûr elle n'en reviendra pas. Le quatrième jour, nous étions à raisonner sur le loyer, je lui comptais mes épargnes, et lui faisais là-dessus les histoires accoutumées, lorsqu'une voisine vint nous dire qu'on demandait en bas une nommée Adeline, pour la conduire au bureau des moeurs.--Eh! qu'est-ce que cela nous fait? répondit ma mère, ma bonne Rose ne vous comprend même pas. La voisine est mauvaise, elle m'avait vue pâlir et rougir, elle alla dire en bas qu'elle était sûre que j'étais cette péronnelle. L'inspecteur monta; je crus tomber morte en reconnaissant le même de qui j'avais cru me racheter. Ses premières paroles manquèrent tuer ma mère, qui se dressa sur son lit, et étendant sa main vers moi, m'ordonna de dire comme à Dieu si c'était moi. Je n'osais ni ne pouvais parler. Je passai 20 fr. dans la main de l'homme, lui promettant par signe davantage; il ne voulut rien comprendre, et m'ordonna de venir. Ma mère fit un cri, et tomba renversée. À cette vue, je poussai l'homme dehors, en lui criant: J'irai, misérable, j'irai; mais vous venez de tuer ma mère... Rose, ma pauvre Rose, me disait cette bonne mère, venez mourir près de moi. Ah! madame, nous passâmes trois heures que je ne souhaite pas même à la méchante femme qui nous les valut. Ma mère me disait des choses que je ne comprenais pas, car m'étant plutôt résignée en victime que dévouée en coupable, je ne me pouvais croire perdue. J'ai promis de chercher à travailler, j'ai promis de demander l'aumône, plutôt que retomber dans ce que me reprochait ma mère: de force elle a voulu être conduite à l'hôpital. Elle m'a remis une lettre pour mon père; vous m'avez trouvée au moment où, comme vous avez vu, je fus séparée du brancard de l'Hôtel-Dieu. Ma pauvre mère, qui n'y survivra pas, m'a ordonné de n'y venir que jeudi. Jugez, encore vingt-quatre heures sans la voir, moi qui ne l'ai jamais quittée d'un jour, la savoir à un hospice! Ah! mon Dieu, mon Dieu, c'est à présent que je suis bien malheureuse! Que faut-il faire, madame?»--Je ne voulus pas ôter à Rose sa soumission aux ordres de sa mère. Je lui conseillai de placer ses effets dans un autre logement, de me confier la lettre de son père, de ne plus sortir, que j'allais m'occuper d'elle, et qu'une fois sa mère rétablie, nous aviserions aux moyens de les faire vivre ensemble dans une campagne.
«Ah! oui, madame, ensemble, car sans ma mère j'aime mieux mourir.»
L'accent de Rose en prononçant ces mots l'absoudrait devant Dieu même de ses fautes... Était-ce à moi, moi qui avais tant failli, à être sans pitié; moi surtout qui avais appris de la plus vertueuse des mères que la pitié et l'indulgence sont les plus nobles qualités de notre sexe, et aussi les seules voies qui puissent ramener à la vertu. Rose me promit tout; elle était dans sa position plus riche que moi; je n'avais donc aucun regret de ne pouvoir la servir de secours pécuniaires; mais elle avait besoin de protection et d'aide pour effacer le cachet de honte qu'une désignation de police inflige, et qui devient une barrière à tout heureux retour. Je n'étais plus ni jeune ni brillante, et les protecteurs étaient bien plus difficiles à trouver; mais mon activité et mon désir de réussir me tinrent lieu des avantages et des amitiés perdus, et au bout de dix jours de démarches j'eus le bonheur d'annoncer à Rose qu'elle pouvait se présenter à la police, et qu'on lui donnerait la radiation qui lui rendrait tous les moyens de redevenir honnête. Jamais joie plus pure n'anima le visage d'une femme que celle qui embellit les traits de la pauvre Rose. «Ma mère! ma mère!» fut tout ce qu'elle put prononcer.
«Nous irons la chercher après-demain, lui dis-je; elle doit vivre et mourir près de vous.» Huit jours après Marianne était établie dans une jolie chambre, rue Ménil-Montant; et Rose, belle de son amour filial, vertueuse malgré le passé, se livrait, auprès du lit d'une mère idolâtrée, aux laborieux travaux d'une aiguille mal exercée, mais dont son zèle, sa patiente résignation portèrent bientôt le produit jusqu'au nécessaire. Quelque temps après, Marianne mourut; sa malheureuse fille voulut se donner la mort.
Je l'ai revue, consolée, encouragée, et heureusement placée comme femme de chambre chez une dame italienne aussi vertueuse que belle, et qui m'a plus d'une fois remerciée du présent que je lui avais fait; quoiqu'elle sache tout, elle m'a souvent dit: «Quando questa negazza parla della sua sventurata madre, è una divinita d'amor filiale [8].» Il me resterait à rendre compte de ma réception auprès du père de Rose; mais, n'aimant pas à nuire, même aux méchans, je laisse dans l'oubli l'affreuse dureté, la barbarie de cet honnête homme envers la malheureuse qu'il séduisit, envers son malheureux enfant. Il me reste tant de peines personnelles encore à dire, avant l'époque heureuse où l'amitié bienfaisante me prit sous sa noble et sûre égide, que je ne veux pas m'en distraire davantage par des intérêts étrangers.
CHAPITRE CCXVI.
Dernier degré du malheur.--Tentative de suicide.--Deux nouvelles rencontres.--Tableau du Mont-de-Piété.--Les deux Soeurs.