Je repris le cours de mon travail jusqu'à ce que l'excès des douleurs qui vinrent m'assaillir me l'eurent rendu impossible.

J'avais revu l'excellent, le généreux Béclard; c'était quelques mois avant sa mort trop précoce. Il me conseilla de nouveau l'opération, et préalablement m'engagea à me placer dans une maison de santé. Je le promis, mais ma caisse entièrement vide ne m'en laissait plus aucuns moyens. Je fus plus d'une fois prête à me décourager. En bien peu de temps j'avais dissipé des ressources qui eussent pu suffire deux ans à une vie obscure; rien ne pouvait me corriger de mes prodigalités, et je ne frémissais qu'à l'idée d'un hospice. Quand je me portais passablement, il ne fallait souvent qu'un rayon du soleil, une tasse de café prise à ma fantaisie, pour me rendre tout l'élan d'une imagination qui m'a perdue. Jetée en dehors de ma position naturelle dans le monde, en hostilité avec tous les usages, avec toutes les salutaires convenances qu'il impose, je n'avais, abandonnée de la terre entière, à espérer que les consolations que le hasard, devenu fort avare, pouvait m'envoyer.

On a dit depuis long-temps que plus on a moins on vaut.--Je pouvais donc, à l'époque dont je parle, me vanter de valoir beaucoup, car je ne possédais plus rien. Me demander comment, avec 50 fr. par mois, et à peu près 20 fr. que me valaient mes leçons, je pouvais me trouver réduite à cet état de dénuement, je répondrai ici avec sincérité que je n'y ai jamais rien compris moi-même, et je suis obligée de souscrire à ce jugement d'un homme qui me connaît bien: pour cette excellente Saint-Elme, une somme de vingt francs reçus représente toujours 40 francs de dépenses, et 60 francs de dettes. Hélas, oui, je faisais des dettes, mais sans avoir jamais provoqué la confiance de personne par des mensonges et de belles promesses. Les personnes qui m'offraient des facilités pour mes modiques besoins de toilette voulaient se faire une haute opinion de mes moyens; parlant plusieurs langues, écrivant avec facilité, on croyait sans peine que je paierais un jour si je voulais travailler, et j'ai eu le bonheur d'y répondre. Ma bonne foi n'a point manqué à ces témoignages de confiant intérêt. Mais avant, quelle agonie de privations n'ai-je pas eue chaque jour à subir!

L'époque de la mort de Louis XVIII est celle de mon plus affreux dénuement. J'étais au fond de l'abîme creusé par vingt années de folies, dont l'âge et l'expérience du besoin ne m'avaient point éloignée. Il ne me restait plus que l'alternative de solliciter la pitié par circulaire ou de m'y soustraire par une minute de courage. J'avais depuis plusieurs mois perdu jusqu'au charme de ma liaison avec Léopold, le seul être dont la présence et l'attachement auraient pu redonner de l'énergie à mon âme et me faire vivre de cette vie de liberté, de mystère et d'illusion, dont aucune femme n'eut jamais besoin comme moi. Il était loin; ses lettres devenaient plus rares; je n'y répondais presque plus, parce que (et ceci me paraît une confession bien sincère et bien complète) il m'obéissait trop dans cette dernière correspondance: il ne me donnait bien exclusivement que ce nom de mère que j'avais placé entre lui et ma faiblesse, comme la seule condition de nos rapports, que j'avais seul voulu, malgré ses prières, malgré ses désirs alors si passionnés; ce nom dont je me sentais toutes les nobles qualités pour lui, dans ses lettres me parut une sorte d'outrage, une sorte d'abdication de ses anciens sentimens. Je me disais, en froissant sa dernière lettre avec amertume entre mes doigts: Il m'aime comme sa mère maintenant; un jour il me demandera mon consentement pour posséder celle qu'il aura choisie par amour. Jamais! jamais!... Et dès ce moment la vie perdit tout ce qui m'y attachait encore. Si je pouvais aimer comme beaucoup d'autres femmes, bien plus que moi dignes d'être aimées, il me serait resté du bonheur pour une paisible intimité. Mais sans passion que peuvent être des attachemens sur la terre?

J'ai eu l'ambition de l'amour comme Napoléon avait celle du pouvoir: des peines déchirantes, des résolutions terribles, point d'obstacles aux sacrifices qui le prouvent à l'objet aimé; mais aussi point de doutes, point de raisonnement, une réciprocité passionnée, ou... rien... J'avais trop senti ces blessures du regret, de la jalousie, du devoir, pour me flatter d'être moins femme qu'une autre femme, et de donner bien sûrement le change à tout ce qui restait de mon sexe; il me fallait encore des épreuves pour arriver à ce calme du coeur qui ne cherche plus qu'à réparer par une fin honorable une vie d'agitation et de délices. Je n'y suis parvenue que par une série d'inconcevables scènes, il est vrai; mais lorsque je pense au noble appui que me prêta la plus noble amitié, oui, j'en atteste le ciel, quand je me rappelle tout ce que firent pour moi Alexandre Duval, et Talma, son associé de bienfaits; quand je me rappelle cette constance à obliger, cette patience pour l'ennui de mes irrésolutions, il y a des momens où je suis prête à dire que j'ai été heureuse d'être malheureuse comme cela. Mais, avant d'en venir à ce dernier épisode, à ce terme de mes innombrables vicissitudes, je veux consigner un trait de bonté, de générosité rare d'un homme dont rien n'a pu me faire pénétrer le rigoureux incognito.

Mon habitude était, je l'ai dit, de sortir le matin, et de ne rentrer qu'à l'heure du dîner. J'appelais cela une vie de garçon; mais ma vie de garçon n'allait pas jusqu'à sortir le soir, tant que je pus payer ma pension; mais, depuis un mois en arrière de mon loyer, j'aurais rougi de me prévaloir de la confiante amitié de mon hôtesse pour prendre à table une place qu'un hôte plus lucratif pouvait occuper, et je lui avais dit que je donnais leçon dans des quartiers trop éloignés pour pouvoir rentrer de bonne heure. Femme excellente, elle me dit tout ce qui pouvait rassurer mon amour-propre, et bien plus que d'ordinaire on ne peut attendre des personnes dont on est le débiteur, pour m'engager à ne pas me gêner. Mais mon parti était pris, et il y avait bien quinze jours que, sortant vers deux heures alors, je ne rentrais que vers huit, courant, l'oeuvre de mon déjeuner une fois accomplie, du Père Lachaise au Luxembourg, et souvent encore passant devant les divers logemens que j'avais occupés aux diverses époques de ma vie. Je ne ferai jamais comprendre à mes lecteurs tout ce que mon imagination et mon âme me créèrent encore de nouvelles douleurs dans ces courses qui me détournèrent de tout travail, et me poussèrent enfin, par regret et lassitude de la vie, à la presque résolution de me l'ôter. Le jour que je veux rappeler, j'avais erré dans les environs du Champ-de-Mars: assise sur le beau pont d'Iéna, il se fit un tel bruit dans mon coeur que, sans penser à ce qui m'entourait, je sais que je pris ma tête à deux mains et que, dans l'abîme de mes pensées, je m'écriai: «Quelle existence d'effroi et de désespoir peut renfermer une minute!»

Je me retirai par le côté droit du quai, près la pompe à feu; mon regard se tourna sur Chaillot. Toi aussi, pensai-je, tu n'es plus; et même la gloire, même cette brillante chimère s'éloignera de ta tombe... Eux du moins sont tombés dans les rangs français, où... pour y avoir toujours combattu... Moi aussi je vais mourir, et ne veux penser qu'au bonheur de quitter une existence vouée à de si déchirans souvenirs, à de si mortels regrets... J'étais arrivée au milieu du Cours-la-Reine, lorsque je remarquai quelqu'un qui paraissait m'observer et me suivre; je retournai sur mes pas, et continuai à marcher jusqu'à ce que la personne se fût tout-à-fait éloignée. Nous étions en septembre, et le jour était baissé. Je suis peu facile à intimider le jour; mais, n'ayant jamais eu l'habitude de sortir le soir sans être accompagnée, je fis tout à coup une première et triste réflexion sur mon isolement, et j'avançai de nouveau vers la barrière, très résolue à ne plus rentrer dans Paris... Dois-je le dire?... oui, je pensai une heure froidement et avec calme aux moyens de me donner la mort. Mes papiers étaient depuis un mois arrangés et déposés de façon à ce que cette terrible résolution apparût dans toute sa vérité. Je vais dire avec naïveté, au risque même d'un ridicule, la pensée qui me sauva la vie. J'étais arrivée tout près de l'établissement des eaux minérales de Passy, à l'endroit où le quai mal réparé offrait une facile descente sur la grève, qui en ce moment était à sec à une grande dimension; je m'assis derrière le parapet. Le bruit de la route diminuait insensiblement; la nuit était devenue obscure. J'avais, le matin, ôté le sachet contenant le sanglant souvenir de la Maternité, mis sous enveloppe, et adressé, comme tous mes papiers, à Alexandre Duval. Je m'étais assurée de l'exactitude avec laquelle la remise de ce précieux dépôt serait faite en cas d'événement. Je ne croyais pas que, pour ma tranquillité, j'eusse droit de causer du trouble à mes amis; mais ils m'eussent pleurée, regrettée; car bons, si bons, ils savent que Saint-Elme est une bonne femme, et c'est quelque chose, puisque cela donne de tels amis quand le malheur est là escorté de vieillesse et de souffrance.

Je regardais depuis quelques instans l'eau qui coulait doucement devant moi; je commençais à sentir le froid de la soirée, et je me disais: Ce sera pire, mais cela n'est pas long; je me glisserai la tête en avant.--Ah! quelle différence de ce moment à celui où j'eus le bonheur de trouver madame de T*** et de la sauver. Cette pensée me fut douce, elle fit qu'un moment je me crus une victime du sort, et je m'attendrissais sur moi-même, tandis que je n'aurais dû que maudire mes extravagances qui seules m'avaient conduite au bord de l'abîme dont je mesurais depuis long-temps la profondeur. Les larmes sont un bienfait; pleurer, c'est presque échapper au désespoir; l'attendrissement ne fait point commettre d'attentat: aussi déjà je me retirais avec horreur et effroi du lieu où j'avais formé de si sinistres projets. En remontant lentement vers le parapet, une autre terreur vint me saisir. La solitude de la route prouvait que l'heure était avancée, et à la brune même elle serait indue en pareil lieu pour une femme seule. Je ne saurais rendre toutes les peurs qui me saisirent à la fois. Seule sur une grande route, au milieu de la nuit, et voyageant, j'aurais marché sans crainte.

Je restai comme clouée au parapet. Un homme vint à moi; c'était la personne que j'avais évitée; je m'élançai au-devant, et saisissant son bras: «Ne me fuyez pas avant de m'entendre, lui dis-je d'une voix entrecoupée de pleurs, protégez-moi, ne me laissez pas seule ici.» Son cabriolet était à la pompe à feu, il me le disait tout en m'entraînant pour y arriver, criant du plus loin à son domestique: «Pierre, venez par ici, du côté de l'eau.» À ce mot si simple je frémis involontairement; l'inconnu me comprit, car son bras répondit au mouvement du mien. Il y eut dans ce mouvement sympathique une sensation si consolante qu'elle me ranima presqu'entièrement, et prenant une haute opinion du coeur de mon guide, je résolus de ne lui rien déguiser de ma résolution, et même peut-être de lui confier ma position tout entière. Au réverbère, je levai mes yeux sur lui, et je vis une belle et noble figure où les passions avaient laissé leurs empreintes; il était d'une taille fort élevée. À peine étions-nous montés, qu'il me demanda si je voulais permettre qu'il me reconduisît chez moi, ou si je voulais descendre sur la place.

--«Oh! descendez-moi à ma porte, je sens que je ne supporterais pas ce soir de me voir encore seule dans la rue.