«--Ne craignez rien, je vous ai entendue cette nuit; je puis vous aider et je le ferai. Où voulez-vous aller, et que vous faut-il? Pouvez-vous venir au jardin?»
«--Madame, on me renvoie aujourd'hui faute de paiement; je ne possède plus rien; je suis bien mal encore! mais comment attendre quelque chose de la pitié? l'espérer des étrangers, quand celui qui me doit un intérêt sacré m'abandonne!»
«--Ne vous désolez pas; quand devez vous sortir?»
«--Ce soir.»
«--Je vais payer une semaine, puis je tâcherai de vous faire donner pour votre voyage.»
«--Mais je ne pourrai jamais rendre cela.»
«--Ne vous en tourmentez point.»
J'avais ici encore cédé aux premières impulsions de mon coeur, sans réfléchir que moi-même devant tout à l'amitié, il y avait indiscrétion d'accroître la charge par des infortunes étrangères. Mon Dieu! j'étais loin de vouloir abuser de la générosité de mes amis; mais il m'est impossible de faire taire mon coeur dans de pareilles circonstances; puis l'époque du trimestre de la pension de Léopold approchait: aussi je commençai par payer une semaine de la pension de la pauvre Céline.
Je venais depuis deux jours de subir, sans pousser un cri, sans trembler une minute, la douloureuse opération à laquelle je m'étais résignée; la fièvre m'avait quittée, et déjà ma santé si menacée ne présentait plus que des chances d'un prompt rétablissement. À côté de moi, la pauvre jeune fille que j'avais consolée retomba plus malade, et trois heures suffirent pour mettre sa jeunesse à l'extrémité; elle mourut dans la nuit; et lorsqu'à midi je crus la voir arriver chez moi, on me dit qu'elle venait de rendre le dernier souffle. La veille encore nous faisions des projets d'avenir. J'avais cru si peu faire en assurant sa pension pour huit jours, et cette courte prévoyance était encore moins avare que celle de la nature.
Je ne pus rester dans cette chambre, j'y entendais encore les gémissemens de la pauvre Céline; il me semblait la voir au pied de mon lit, avec ses regards doux et expressifs. Toutes ces images m'agitèrent horriblement; on me mit au bain, le bandage de mon sein se détacha. Au moment même de cette espèce de rechute on m'apporta un billet très-pressé: ce billet m'annonçait que M. Béclard, alité avec une fièvre cérébrale fort violente, m'avait recommandée aux soins d'un de ses collègues, lequel me prévenait qu'il viendrait dans la matinée du lendemain. Je ne vis pas même le nom; je ne sais ce que je fis, mais je m'étais élancée de la baignoire en simple peignoir, et je ne repris mes esprits que saisie par le froid et la neige qui me couvraient de la tête aux pieds; j'étais dans le jardin, sans vêtemens, nus pieds; j'étais frappée de l'idée qu'on m'avait écrit la mort de Béclard. On me reporta dans ma chambre; je repris bientôt connaissance, mais j'avais une fièvre ardente, et ma blessure était rouverte.