L'idée d'un nouveau chirurgien m'accablait; il ne vint pas, et cette négligence changea ma crainte en aversion. L'enterrement de Céline allait avoir lieu; tout à coup il me prit un besoin de n'être plus dans cette maison qui me rendit insensible à mes souffrances physiques. Mon âme seule sentait, et elle me poussait vers Paris, où je pourrais avoir des nouvelles sûres de celui dont l'habileté m'avait sauvé la vie, et qui allait peut-être...

J'avais écrit trois lettres à Talma, restées sans réponse; ce me fut un autre motif de crainte et d'agitation. Je réglai mes comptes, et malgré toutes les remontrances j'étais une heure après sur le chemin de Passy, dans une de ces mauvaises voitures de Versailles qui rendraient malade une personne bien portante, et qui, dans la position où j'étais, était un véritable supplice.

Arrivée à la place Louis XV, je crus mourir en mettant pied à terre; je fis avancer un fiacre, et me fis conduire chez Béclard pour savoir de ses nouvelles. Hélas! j'y appris qu'on désespérait de ses jours.

Je repris pour une nuit ma chambre rue Bergère; j'étais anéantie. J'écrivis à Duval et à Talma toutes mes tribulations. Je reçus du dernier le billet suivant, dont l'original, ainsi que plusieurs autres, est entre mes mains:

«Ma chère,

«Je n'ai pu faire de réponse: vos deux premières lettres me sont parvenues lorsque j'étais à la campagne, la troisième lorsque j'étais sorti; et j'ignorais votre adresse, de sorte qu'il a fallu attendre le retour de votre commissionnaire. Quelle maladie avez-vous donc sur les yeux? J'espère, d'après ce que vous me dites, qu'ils vont mieux.

«Tout à vous,

«Signé TALMA.

«Je vous envoie 150 francs.»

Non-seulement je n'avais rien demandé, mais l'amitié de ces trois hommes rares pour le coeur autant que célèbres pour leurs talens, ces amis de la pauvre Saint-Elme ne lui laissèrent pas le temps de dire: J'ai besoin de quelque chose; je souffris pendant quarante-huit heures des douleurs inouïes, et jamais cependant mon âme n'eut plus d'énergie. J'étais soutenue par l'espérance des succès prédits par mes bienfaiteurs; il me semblait que tant que durerait la tâche d'écrire mes souvenirs, la mort ne m'atteindrait pas. Je pris encore cette fois le dangereux parti des palliatifs, et pendant deux mois je parvins à si bien engourdir ma blessure au sein, que je me crus guérie radicalement. Six mois après j'ai expié mon imprudence par tous les tourmens de l'enfer. Je voulais enfin trouver un autre logement, et le hasard me fit enfin rencontrer juste ce qui me convenait, rue Saint-Nicolas d'Antin, n° 36, hôtel des étrangers. Je donne cette adresse comme une marque d'estime et de reconnaissant souvenir pour madame Petit, maîtresse de cet hôtel où j'ai composé les tomes 4 et 5 de mes Mémoires, cette maison où j'ai eu dans l'espace de treize mois, toutes les illusions du bonheur, avec pourtant tous les embarras du désordre, mais où je me vis constamment appréciée pour le peu de qualités que je crois avoir.

J'aime à parler de mon séjour dans cette petite chambre au premier, où je vivais en garçon, où mes papiers, mes souvenirs réunis, composaient à mes yeux un mobilier plus riche que tous ceux que naguère Jacob avait créés pour moi. Je n'avais qu'un lit, trois chaises, un bureau, mais j'avais quelques portraits et quelques fleurs, c'était pour moi le monde.

Voilà le domicile où j'ai passé des momens qui ne valurent jamais les plaisirs vaniteux de mes premières années. Depuis 1815, pleurer, écrire, rêver en liberté, voilà ma vie, et là, heureuse de l'amitié des trois amis, sûre d'y répondre, nourrissant l'espérance de revoir bientôt Léopold, de passer ma vieillesse sous l'égide de sa filiale protection. J'étais assez heureuse, dans mon réduit, pour ne souffrir dans mes douleurs que par la crainte de mourir, crainte que j'étais fort étonnée d'éprouver. J'avais apporté une sorte d'arrangement dans le désordre de mes journées. Je sortais toujours de neuf jusqu'à trois heures, moment du dîner chez madame Petit, qui ne reçoit à sa table que deux ou trois personnes, et toujours des locataires de son choix. Je ne m'y suis jamais trouvée qu'en bonne compagnie. Riche des bienfaits de l'amitié, je commençais enfin à vivre avec quelque économie. J'avais bien un peu de dettes, et j'aime à avouer que je dus beaucoup de repos à la confiance que j'inspirai à mon hôtesse; je crois aussi y avoir loyalement répondu. Si je n'avais eu avec Léopold un lien plus cher, c'est dans la maison de madame Petit que j'aurais voulu vivre. C'est là que j'eus, le bonheur de retrouver un médecin qui remplaça mon excellent Béclard, M. Boulu.

C'est dans cette bonne et aimable famille que je continuai d'écrire mes Mémoires. Mon travail s'avançait, non pas comme celui d'un auteur qui fait un livre, mais comme celui d'une femme qui, dans ses souvenirs, cherchait des illusions et des hommages à l'amitié. Ce bon Duval, qui avait alors à s'occuper de ses propres affaires, trouvait néanmoins le temps de songer à ce qui pouvait un jour réparer mes malheurs, et peut-être affaiblir mes torts.

Un jour, je ne l'oublierai jamais, j'étais assise à mon bureau, la porte de mon corridor étant restée ouverte, Duval était entré doucement, et je fis un saut joyeux en le voyant. Il me parut ému: il l'était en effet, mais d'une assez bonne nouvelle qu'il m'apportait. «J'ai parlé de vous à M. Ladvocat, me dit-il, de ce que vous avez déjà écrit de vos Mémoires, de ce que vous pouvez écrire encore; il entend à merveille les relations délicates de la société, et il voit autre chose dans son état qu'un commerce. Je crois que j'obtiendrai un bon prix de votre ouvrage, quoique vous ne soyez pas auteur, et peut-être justement parce que vous ne l'êtes pas.»