--«Je n'ai rien de commun avec elle.

--«La protestation n'est pas admissible, vous êtes la police personnifiée à vous seul.

--«Et vous, belle dame, l'extravagance même: quelle folie que d'être le don Quichotte femelle d'une opinion qu'il convient de ne pas afficher, et que vous, par exemple, cachez à merveille sous votre royalisme de 1815! lui répondis-je.»

De 1814 aussi, reprit-il avec un sourire que rien ne pourrait peindre. Cette conversation est textuelle. D. L. existe; il sert aujourd'hui le trône et l'autel; au fond il est républicain et athée; mais il paraît que tout cela s'arrange à merveille. D. L. me déroula dans ce court entretien une série de promesses qui ne pouvaient augmenter mon aversion pour lui, mais qui augmentaient mon effroi. Nous étions alors au temps de la grande comédie des comités-directeurs, aux rêves des conspirations de toute espèce; en fabriquer une bien gentille eût été une si bonne fortune pour les honnêtes gens qui comptent sur leurs états de service les délations! J'avais parcouru la Belgique, l'Angleterre, l'Espagne, tous les pays suspects; j'étais sans fortune, et je vivais avec encore un air d'aisance. Je passais ma vie à écrire; je sortais toujours seule; enfin toutes mes allures avaient comme une odeur de faction très-capable d'attirer les mouches. J'observai et je crus voir que D. L. travaillait à quelque chose; cette expression est encore de son dictionnaire; il savait mieux que moi-même le nom de toutes les personnes militaires et autres avec lesquelles j'avais eu des relations. Je connaissais entre autres trois officiers à demi-solde que je voyais peu, mais que suivait partout mon intérêt; ils n'étaient pas heureux. D. L. en me répétant leurs noms avec affectation m'effraya pour eux plus que pour moi-même. J'affectai cependant assez de calme pour le désorienter; mais en le quittant ce jour-là je pris un cabriolet, et me fis conduire fort loin. J'écrivis trois billets que je déposai au domicile des officiers; puis en rentrant en hâte j'adressai à mon excellent Duval un billet à peu près dans ces termes: «Je suis forcée de quitter Paris; ne me blâmez pas; si mes craintes se réalisent, si vos nobles soins pour mon repos doivent encore être sans effet par ma seule faute, pardonnez à la fatalité que je me suis créée et qui me poursuit encore; ne regrettez pas ce que vous fîtes pour moi; n'importe où je finirai mes jours, mon dernier soupir sera un souvenir reconnaissant des bienfaits dont vous avez comblé la malheureuse

SAINT-ELME.»

Duval, je le savais, allait dans les premiers momens se fâcher; car il m'avait si fort défendu de rien écrire; puis l'indépendance de ses opinions ne s'était jamais accommodée de l'empire ni même de ses souvenirs; mais je connaissais aussi sa bonté, et j'étais sûre qu'elle me reviendrait.

Avec Talma j'avais en fait d'opinion un peu plus mon franc parler. Je lui écrivis ce qui m'était arrivé, et lui envoyai même copie de l'article où il y avait bien un peu de culte pour le rocher de St.-Hélène. Je le prévenais que la seule crainte des interprétations de mon mauvais génie, D. L., m'imposait la loi de ne pas aller moi-même lui tout raconter. Madame Petit me dit avec un air que je crus effaré qu'on était venu me demander; cette chose si simple me parut un signe de danger; des têtes organisées comme la mienne éprouvent souvent comme une certaine coquetterie de persécution. Je ne balançai plus à croire que D. L. allait me faire arrêter. Oubliant tout, excepté mes papiers, je me sauvai, mon énorme porte-feuille sous le bras, comme si tous les agens de police eussent été sur mes pas; je pris un cabriolet rue de Provence; une terrible épreuve m'attendait en prenant le chemin du Père La Chaise, où je voulais faire une dernière station. J'aperçus en haut, de la rue des Amandiers un militaire dont je ne pouvais méconnaître les traits. Léopold, mon fils, fut le cri de mon âme; il se retourna, me tendit les bras, et je m'y jetai ivre de joie et de douleur. Nous nous rendîmes ensemble au lieu du repos. Ah! malgré les jours heureux et tranquilles qui doivent luire sur moi, je regrette de n'avoir pas expiré ce jour-là sur le peu de terre qui couvre les restes de Ney et sur le sein de mon fils d'adoption. Lorsqu'il prononça le serment d'adopter toutes mes douleurs, je fus un moment tentée de confier à Léopold mon projet de quitter Paris; mais je me rappelai ses devoirs, et j'évitai des explications qui n'étaient pas nécessaires à notre sensibilité. Quelle volupté de répandre ainsi ses douleurs dans un coeur tout à nous! Je me réservai d'instruire Léopold par une lettre de mon nouveau voyage; je le prévins seulement que, fort occupée, je ne le verrais pas d'un mois; il comptait ceux qui devaient encore s'écouler jusqu'à son congé: ma résolution manqua m'abandonner lorsqu'il me fit part de toutes ses espérances d'avenir, de tous ses projets dont mon repos et notre commun bonheur étaient seuls le but. Il s'était passé beaucoup de temps depuis que je n'avais vu Léopold, et l'idée de le quitter peut-être pour toujours me rendit d'une faiblesse que je ne pus surmonter. Je tenais son bras sans pouvoir le quitter; son bras, répondant au mouvement du mien, me causa une si violente douleur au sein que j'en perdis presque connaissance.

Léopold, épouvanté de mon affreuse pâleur, m'emporta jusqu'à une maison voisine où l'on me donna un verre d'eau. Il m'interrogeait avec une extrême anxiété sur une douleur que je n'avouais plus, parce que, soit vanité ou raison, je me donnais comme guérie; circonstance qui réfute au moins l'intimité qu'on s'obstinait à trouver à cette époque entre nous deux. Ah! que de faux jugemens n'ai-je pas subis! Si je n'eusse été soumise qu'à ceux de gens sans reproche; mais que d'airs de tête, de haussemens d'épaules et de sourires dédaigneux sur mon inconduite de la part de plus d'une dame de mes vieilles connaissances qui n'ont eu de mieux ou de pire que la prudence de cacher ce que j'ai avoué avec franchise! Les femmes jeunes et sages sont indulgentes; mais les autres, ah! les autres!... J'aurais pu me venger de leurs procédés... Cela me ferait plus de mal qu'à elles; je ne veux pas finir par un si vilain sentiment que la haine.

Ah! que je fus malheureuse quand Léopold me quitta! C'est pour toujours, disait mon pauvre coeur; et la tête perdue, je me jetai dans mon cabriolet, et me fis conduire à la barrière Clichy. J'y connaissais une bonne femme. Je lui demandai de me trouver une chambre pour deux nuits; elle m'offrit la sienne: c'était une sombre alcôve, et je ne pus en souffrir l'aspect; j'acceptai seulement à dîner; et prétextant un oubli de quelque affaire importante, je la quittai vers le soir, et fus chercher l'hospitalité dans une auberge hors barrière.

Les réflexions me vinrent enfin. J'avais été tellement sous l'empire de mes terreurs paniques, que je n'avais pas même pris 60 à 80 fr. que j'avais dans mon bureau, et il ne me restait que 20 fr. Je descendis pour demander combien les lettres mettaient de temps pour aller et revenir de Paris, lorsqu'en entrant dans la salle la vue de trois gendarmes me glaça la langue; je commandai mon souper au lieu de faire la question pour laquelle j'étais descendue. Je passai la nuit à ma fenêtre, et à six heures je retournai à Paris. À la borne de la rue Blanche, je m'arrêtai pour écrire deux lignes à Talma, qui lui peignirent ma position, et surtout la nécessité où je croyais être de quitter la France: «Dites à votre belle amie, lui marquai-je, qu'en fait de garde-robe et de linge, j'ai emporté ce que j'ai sur moi, ce qui indique le besoin de renfort.» Je reçus un paquet énorme, et dans un foulard roulé 300 fr., et ces mots: «Pour Dieu, allez à Londres; voilà une adresse. Ne vous perdez donc pas ainsi.» Je restai deux jours; car je ne voulais pas m'éloigner sans avoir soldé madame Petit et retiré ce que j'avais chez elle. J'écrivis à une personne sûre et prudente; et, faisant le tour des barrières, j'allais expédier ma lettre, lorsqu'en réfléchissant je préférai me rendre la nuit moi-même chez madame Petit, en qui j'avais pleine confiance, quoiqu'elle fût d'opinion contraire à la mienne en politique. Je suivis cette idée, et je fis bien. Je fis demander madame Petit, et elle m'assura que personne n'était venu depuis, et qu'elle savait que le monsieur qui m'avait demandée venait pour me proposer de donner des leçons d'italien dans une pension de demoiselles. Il ne faut qu'un rien pour me métamorphoser. Aux premières paroles de madame Petit, je me trouvai bien ridicule, et j'en ris aux éclats avec elle. Donner leçon chez une seule écolière est déjà fort ennuyeux pour une tête comme la mienne; mais 2,000 fr. de rente ne me feraient pas passer deux heures par jour dans un pensionnat.