Je causai jusqu'à minuit; je repris tranquillement ma petite chambre, que j'avais quittée pendant quarante-huit mortelles heures. Moi, si aguerrie à toutes les plus terribles émotions, j'étais comme honteuse de ma dernière terreur. Je fis ma confession à Talma en lui reportant les cent écus, qu'il ne reprit que parce que je lui montrai mon fond de caisse. Son amie me pria de me servir, si cela m'était agréable, des effets qu'elle m'avait envoyés, et je les ai conservés précieusement, ainsi que les foulards de Talma.
J'étais, j'en conviens, bien plus embarrassée pour Duval; car je sentais qu'il désapprouverait et la peur, et les motifs et les conséquences. J'écrivis un mot bien soumis; je me fis, je crois bien, un peu plus souffrante que je ne l'étais; car je savais qu'en parlant à sa pitié, sa colère n'y tiendrait pas.
Les temps s'écoulent et s'accomplissent; j'approche de la fin de mes Mémoires. La dernière époque qui me reste à peindre fut encore si remplie, que j'en réserve les matières au dernier chapitre de mon dernier volume.
CHAPITRE CCXIX ET DERNIER.
Lettres de Duval et de Talma.--Souvenir de M. de Talleyrand.--Visite de M. Ladvocat.--Traité pour la publication de mes Mémoires.
Je reçus un billet de Duval qui me rassura. Je savais que cet excellent ami avait le désir et l'espoir de voir ma vieillesse à l'abri du besoin, et j'avoue que je mettais un peu d'adresse à lui faire oublier mes folies passées par les preuves de mon active assiduité. «Il m'est impossible d'aller vous voir, m'écrivit-il, je pars pour la campagne d'où je ne reviendrai que lundi: mardi vous me verrez. Ce que vous m'avez envoyé me paraît bien.»
Mille amitiés.
Signé D.
Tranquille sur ce que je redoutais le plus, le mécontentement de mon bienfaiteur, je me donnai le plaisir de causer à coeur ouvert avec Talma dans une lettre où mon coeur fut bien bavard. Je la fis porter le matin, et le soir j'eus un accès de fièvre très-violent; je fus quarante-huit heures dans un triste état d'autant plus que j'avais fermement résolu de ne consulter de médecin qu'au moment où j'aurais terminé définitivement mon travail; voulant ne point tromper l'attente de mes amis, je passais mes soirées et mes nuits en partie à écrire; je puis en appeler au témoignage de mon hôtesse; car je ne quittais mon bureau que pour causer quelques instans avec elle dans sa chambre de plain-pied avec la mienne; dans ces nuits de cruelles souffrances, je sentis le bonheur d'avoir quelques qualités qui attirent la bienveillance et l'amitié; sachant lutter avec la douleur, je me remis assez bien pour pouvoir sortir le lendemain. Inquiète du silence inusité de Talma à ma grande lettre, je lui écrivis deux lignes et fus accablée de cette réponse: «Je n'ai point reçu la lettre dont vous me parlez; je suis accablé de travail.»