Ne connaissant pas même de vue M. Ladvocat, je ne saurais dire toutes les terreurs par lesquelles je passai jusqu'au jour qu'on m'avait indiqué enfin pour sa visite. J'avais été le matin de fort bonne heure chez Talma, qui n'était pas non plus sans impatience. Je ne pouvais tenir en place. Quand je rentrai, madame Petit m'informa qu'un monsieur était venu me demander, et qu'il devait revenir.
--«Quel est ce monsieur?
--«Il ne l'a pas dit.
--«Quel est son air?
--«Fort doux.
--«Vieux?
--«Oh! non, madame, fort jeune, et avec d'excellentes manières.
--«Ah! ce n'est donc pas un créancier? Grâce au ciel, ce sera pour aujourd'hui! C'est M. Ladvocat, madame Petit, qui vient me demander l'acquisition de mes Mémoires,» et je sautais comme un enfant de quinze ans. J'étais dans ce moment bien peu académique. Madame Petit était joyeuse de ma joie, elle y souriait avec une bonté parfaite. J'ai toujours trouvé que les fleurs embellissent même les plus vilains appartemens; j'en encombrai mon modeste réduit. Je mis enfin une sorte de vanité à ce que M. Ladvocat me trouvât là plutôt par goût que par besoin.
Depuis long-temps aucune visite ne m'avait tant occupée; j'allais même jusqu'à passer plusieurs fois devant mon petit miroir, jusqu'à mettre une certaine gravité à ma toilette. Tout cela, je le savais bien, ne changeait rien à ce que je pouvais valoir; mais il y allait de mon avenir, et souvent les impressions les plus étrangères à l'objet d'une affaire importante influent sur sa décision. Je ne pourrais jamais dire toutes les craintes, toutes les espérances, toutes les mille conjectures auxquelles je me livrai sur la personne dont la décision allait relever ou anéantir toutes mes illusions.
Assise devant mon bureau, la tête dans mes deux mains, relisant ce que je trouvais de plus intéressant dans mes cahiers, j'écoutais le bruit des pas, et je n'entendais plus que ces battemens de coeur qui vous saisissent à toutes les vives émotions: oh mes amis, m'écriai-je, protecteurs de mon infortune, si je ne réussis pas à vous aider de mes propres efforts dans le soutien de mon avenir, c'est aujourd'hui mon dernier jour. Mourir sans élever un monument de regrets à celui dont la tombe s'est ouverte, hélas! loin des champs de la gloire où brilla si longtemps sa valeur!