C'est au moment de cette extase qu'on frappa à ma porte... c'était M. Ladvocat... son aspect doux et bienveillant, cette bonté que madame de Genlis a si bien caractérisée, et que M. de Chateaubriand lui-même a honorée de plus d'un témoignage, me rendirent à mes riantes espérances. Ses paroles devinrent bientôt des consolations. Je m'aperçus que M. Ladvocat était surpris de mon extrême agitation. J'exprimais ma joie avec ma véhémence et ma candeur ordinaires, et je dus paraître bien étrange. Avec son parfait usage, mon généreux éditeur n'eut pas l'air de remarquer ma singularité. Il m'offrit alors avec une politesse encourageante les conditions de notre petit marché littéraire, auxquelles j'eus de la peine à croire, tant elles surpassaient mes espérances. Tout fut facile à régler; M. Ladvocat avec une délicatesse qui, n'en déplaise aux commerçans, tenait bien plus de la politesse de la bonne compagnie, que de la haute prudence des chiffres, M. Ladvocat n'ayant que peu de cahiers et nulle autre garantie que ma bonne volonté à lui livrer au fur et à mesure mon manuscrit complet, me remit cinq cents francs en or, et deux billets de la même somme. La confiance qu'on témoigne aux autres est un sûr moyen d'en inspirer, et j'avoue que la mienne pour M. Ladvocat allait jusqu'à la reconnaissance.
On a tort de dire que la vue de l'or n'agit que sur les personnes à qui la fortune n'a pas coutume d'en montrer. Je suis bien un exemple du contraire. Des flots d'or ont passé par mes mains; loin d'être avare, je suis prodigue. Eh bien, depuis le malheur, comme au temps de la prospérité, la vue de l'argent m'a toujours causé des transports, parce qu'il me représente à l'instant toutes ces sensations dont il peut, en le dépensant, devenir la source.
À peine M. Ladvocat m'eut-il remis sa première avance sur le prix de mes Mémoires, que maîtresse d'un trésor si inespéré, il fallut toute la crainte de paraître ridicule pour que je ne lui sautasse point au cou en signe de reconnaissance; ses manières distinguées, ce bon goût d'homme habitué aux plus hautes relations, effaçaient toute idée de spéculation. M. Ladvocat était auprès de moi comme venu s'associer à l'amitié de mes deux bienfaiteurs, beaucoup plus que comme un libraire qui vient traiter d'une affaire; j'expliquais de vive voix tout ce que j'avais encore à raconter dans mes Mémoires, et j'étais heureuse du fin sourire qui passait fréquemment sur la très agréable physionomie de mon jeune éditeur. Mon propre visage était encore plus animé que mes discours. Je parie que si M. Ladvocat veut en convenir, il me crut un peu folle ce jour-là; je l'étais en effet, mais d'un enivrement délicieux de reconnaissance, d'espoir et de ferme volonté de justifier le dévouement de mes amis, de Duval, de Talma, mes providences. Le tableau de cette dernière scène de ma vie serait incomplet, si j'oubliais celle qui la suivit.
J'ai déjà dit que je vivais comme en famille, et que chez madame Petit tout le monde me voulait du bien. En reconduisant M. Ladvocat, qui me témoigna cette déférence si naturelle aux hommes qui connaissent le monde, j'aperçus cinq ou six têtes groupées derrière la porte vitrée de la salle à manger de madame Petit; elle ouvrait de grands yeux, elle paraissait contente de mon bonheur, et, comme je ne lui devais rien, sa joie me fit un double plaisir. À peine le cabriolet de M. Ladvocat eut-il disparu, que tous les bras se tendirent vers moi; toutes les bouches de dire: «Allez-vous publier vos Mémoires? Êtes-vous contente?» Je ne pouvais parler; mais je montrais les signes palpables et matériels du commencement de mon traité.
Ce jour fut un jour de fête pour toute la maison; les enfans eux-mêmes furent de la partie. Le soir même je pris un cabriolet pour aller payer quelques obligations sacrées; mon argent passa comme à l'ordinaire. Cette fois que m'importaient des centaines de francs? j'avais des billets de banque en perspective. Soutenue par cette certitude d'avenir, je me mis au travail que je n'ai quitté qu'après avoir rempli mes engagemens contractés, heureuse d'avoir réussi à intéresser le public aux événemens d'une vie bien orageuse, et d'avoir obtenu une généreuse indulgence sur mes égaremens, effacés peut-être par les infortunes, par les nobles souvenirs qui ont protégé mes aventures personnelles.
Ma tâche est remplie, et je puis dire comme l'empereur romain: «Je n'ai point perdu ma journée;» car il me semble que mon livre, qui apprend aux femmes jusqu'où peut les conduire le premier oubli d'un devoir, n'est pas dépourvu d'une certaine moralité profitable. J'ai écrit comme j'ai vu, comme j'ai senti; et peut-être encore que cette énergie d'émotions, et cette franchise d'aveux sur des temps si extraordinaires et des personnages si considérables ne seront pas non plus sans intérêt pour l'histoire contemporaine. En finissant je me suis attendrie; il me semble que je perds une seconde fois ma jeunesse, ma beauté, mes impressions déjà perdues, et que je retrouvais en racontant. Je suis heureuse pourtant, puisque j'ai pu communiquer à mes nombreux lecteurs quelque chose des sentimens qui m'ont toujours animée, puisque, grâce à ma faible voix, quelques gloires de la patrie ont reçu des hommages qui semblaient s'éloigner de leur tombe.
NOTES
[Note 1: ][ (retour) ] Adèle Mézière fut vingt-cinq années l'amie de Tallien; c'est dans ses bras qu'il rendit le dernier soupir. Par ses démarches et ses vives instances, elle lui obtint un tombeau. Madame Tallien connut Adèle Mézière, et lui a rendu justice.
[Note 2: ][ (retour) ] Littéralement homme à jupon, par allusion aux longs habits des ecclésiastiques. Quand on dit en Espagne gente de faldas, cela signifie femme, ecclésiastique, ou magistrat.
[Note 3: ][ (retour) ] M. Duncan-Stewart tout court. Mais ce portier était Italien; et les Italiens comme les Français donnent volontiers le titre de milord au dernier bourgeois de l'empire britannique.