[Note 1: Mémoires de Coulanges.]

La jeune princesse, loin de se laisser éblouir par l'éclat de sa nouvelle fortune, ne quitta pas sans un profond regret la cour pieuse et patriarcale où elle avait passé son enfance. Dès qu'elle parut dans sa nouvelle patrie, elle y produisit pourtant une bonne impression. Elle n'était point belle; mais sa grâce, ses manières, sa dignité naturelle, et plus que cela, son mérite, son instruction, sa bonté, lui donnaient du charme. Une des personnes envoyées à sa rencontre par Louis XIV écrivait au roi: «Mme la dauphine n'est pas jolie, sire; mais sauvez le premier coup d'oeil, et vous en serez fort content.» Elle accueillit Bossuet avec une courtoisie parfaite à Schlestadt: «Je prends part à tout ce que vous avez enseigné à M. le dauphin, lui dit-elle. Ne refusez pas, je vous prie, de me donner à moi-même vos instructions, et soyez assuré que je m'efforcerai d'en profiter.»

Le grand évêque fut frappé du savoir de la princesse. Elle avait l'exacte connaissance des langues vivantes de l'Europe, et même de la langue de l'Église, qu'on lui avait apprise dès son enfance. Bossuet était sincère lorsque, trois ans plus tard, il disait d'elle: «Nous l'avons admirée dès qu'elle parut, et le roi a confirmé notre jugement [1].» Nommé premier aumônier de la dauphine, il l'accompagna de Schlestadt à Versailles. Dans le trajet eut lieu une cérémonie qui contrastait avec les transports de joie que la princesse rencontrait partout sur sa route, depuis son entrée en France. Le mercredi 6 mars 1680, Bossuet lui mit les cendres sur le front, dans la chapelle seigneuriale du château de Brignicourt-sur-Saulx: «Femme, lui dit-il, qu'il t'en souvienne; tu fus tirée de la poussière; il t'y faudra retourner un jour.»

[Note [1]: Bossuet, Oraison funèbre de la reine Marie-Thérèse.]

Hélas! dix ans après, la prédiction s'accomplira, et la princesse, assistée à son lit de mort par Bossuet, lui rappellera les solennelles paroles de ce mercredi des Cendres [2].

[Note [2]: Voir le savant et remarquable ouvrage de M. Floquet: Bossuet précepteur du Dauphin.]

Louis XIV fit à sa belle-fille l'accueil le plus courtois et le plus amical. Elle eut pour dame d'honneur la duchesse de Richelieu, pour seconde dame d'atours Mme de Maintenon, pour demoiselles d'honneur Mlles de Laval, de Biron, de Gontaut, de Tonnerre, de Rambures, de Jarnac. Le roi venait l'après-dînée passer plusieurs heures dans la chambre de la princesse, où il trouvait Mme de Maintenon, et il consacrait à cette visite le temps qu'il donnait autrefois à Mme de Montespan.

Les premières années du mariage de la dauphine furent tranquilles. Son mari, qui n'avait que quelques mois de plus qu'elle, lui témoignait alors un sincère attachement. La naissance de leur fils, le duc de Bourgogne, causa des transports d'allégresse non seulement à la cour, mais dans la France entière. La joie tenait du délire. Chacun se donnait la liberté d'embrasser le roi[1]. Spinola, dans l'ardeur de son enthousiasme, lui mordit le doigt, et, l'entendant crier: «Sire, dit-il, je demande pardon à Votre Majesté; mais si je ne l'avais pas mordue, elle n'aurait pas pris garde à moi.»

[Note 1: L'abbé de Choisy, Mémoires pour servir à l'histoire de Louis XIV.]

C'étaient partout des danses, des illuminations, des transports. Le peuple, qui faisait des feux de joie, brûlait jusqu'aux parquets destinés à la grande galerie: «Qu'on les laisse faire, disait Louis XIV en souriant, nous aurons d'autres parquets.»