— C'est donc ainsi qu'on finit, maman, dit Cécile, et que ce qui sent et parle et se remue, cesse de sentir, d'entendre, de pouvoir se remuer? Quel étrange sort! naître en Guinée, être vendu par ses parents, cultiver du sucre à la Jamaïque, servir des Anglais à Londres, mourir près de Lausanne! Nous avons répandu quelque douceur sur ses deniers jours. Je ne suis, maman, ni riche ni habile, je ne ferai jamais beaucoup de bien; mais puissé-je faire un peu de bien partout où le sort me conduira, assez seulement pour que moi et les autres puissions croire que c'est un bien plutôt qu'un mal que j'y sois venue! Ce pauvre nègre! mais pourquoi dire: ce pauvre nègre! Mourir dans son pays ou ailleurs, avoir vécu longtemps ou peu de temps, avoir eu un peu plus ou un peu moins de peine ou de plaisir, il vient un moment où cela est bien égal: le roi de France sera un jour comme ce nègre. — Et moi aussi, interrompis-je, et toi…. et Milord. — Oui, dit-elle, c'est vrai; mais sortons à présent d'ici. Je vois Fanchon qui revient de l'église, je le lui dirai. Elle alla à la rencontre de Fanchon, et l'embrassa, et pleura, et revint caresser ses chiens en pleurant. On enterre aujourd'hui le nègre. Nous avons vu dans cette occasion la mort toute seule, sans rien de plus: rien d'effrayant, rien de solennel, rien de pathétique. Point de parents, point de deuil, point de regrets feints ou sincères: aussi ma fille n'a-t-elle reçu aucune impression lugubre. Elle est retournée auprès du corps deux ou trois fois tous les jours; elle a obtenu qu'on le laissât couvert et dans son lit sans le toucher, et que l'on continuât à chauffer la chambre. Elle y a lu et travaillé, et il m'a fallu être aussi raisonnable qu'elle. Ah! que je suis contente de voir qu'elle n'a pas cette sensibilité qui fait qu'on fuit les morts, les mourants, les malheureux! Au reste, je ne lui vois pas non plus l'activité qui les cherche, et j'avoue que j'en suis bien aise aussi. Je ne l'aimerais que chez une Madeleine pénitente: les Madeleines pécheresses elles-mêmes ne devraient faire du bien qu'à petit bruit; autrement elles ont l'air d'acheter du monde comme de Dieu, non des pardons, mais des indulgences…. Je me tais! je me tais! et j'en ai déjà trop dit. Qu'importe aux pauvres qu'on soulage l'air qu'on a en les soulageant? Si quelqu'une des femmes dont je parle devait lire ceci, je dirais: Ne faites aucune attention à mes imprudentes paroles, ou donnez leur une attention entière; continuez à faire du bien, ne vous privez pas des bénédictions des malheureux, et n'attirez pas sur moi leurs malédictions, ni la condamnation de celui qui vous a dit que la charité couvre une multitude de péchés. Je vous ai exhortées à faire l'aumône en secret: c'est l'aumône secrète qui est la plus agréable à Dieu, et la plus satisfaisante pour notre coeur, parce que le motif en est plus simple, plus pur, plus doux, moins mêlé de cet amour-propre qui tourmente la vie; mais ici l'action est plus importante que le motif, et peut-être que la bonne action rendra les motifs meilleurs, parce que la vue du pauvre souffrant et affligé, la vue du pauvre soulagé et reconnaissant pourra attendrir votre coeur et le changer.

LETTRE XIX

Monsieur,

Vous paraissiez si triste hier, que je ne puis m'empêcher de vous demander quel sujet de chagrin vous avez. Vous refuserez peut-être de le dire, mais vous ne pourrez pas me savoir mauvais gré de l'avoir demandé: je n'ai depuis hier que votre image dans l'esprit. Milord vient nous voir presque tous les jours. Il est vrai qu'il ne reste d'ordinaire qu'un moment. Vous paraît-il qu'on y fasse attention à Lausanne, et qu'on puisse me blâmer de le recevoir? Vous le connaissez autant qu'un jeune homme est connaissable; vous connaissez ses parents, et leur façon de penser. Je ne doute pas que vous n'ayez lu dans le coeur de Cécile: dites-moi comment je dois me conduire. Je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissante servante.

LETTRE XX

Madame,

Il est vrai que je suis fort triste. Je suis si éloigné de vous savoir mauvais gré de votre question, que j'avais déjà résolu de vous faire mon histoire; mais je l'écrirai: ce sera une sorte d'occupation et de distraction, et la seule dont je sois susceptible. Tout ce que je puis vous dire, Madame, touchant Milord, c'est que je ne lui connais aucun vice. Je ne sais s'il aime mademoiselle Cécile autant qu'elle le mérite; mais je suis presque sûr qu'il ne regarde aucune autre femme avec intérêt, et qu'il n'a aucune liaison d'une autre espèce. Il y a deux mois que j'écrivis à son père qu'il paraissait s'attacher à une fille sans fortune, mais dont la naissance, l'éducation, le caractère et la figure ne laissaient rien à désirer, et je lui demandais s'il voulait que, sous quelque prétexte, je fisse quitter Lausanne à son fils; car chercher à l'éloigner de vous, Madame, et de votre fille, c'eût été lui dire: Il y a quelque chose de mieux que la beauté, la bonté, les grâces et l'esprit. J'avais plus de raisons qu'un autre de ne me pas charger de cet odieux et absurde soin. Le père et la mère m'ont écrit tous deux que, pourvu que leur fils aimât et fût aimé, qu'il épousât par amour, non par honneur, après que l'amour serait passé, ils seraient très contents, et que de la façon dont je parlais de celle à laquelle il s'attachait, et de sa mère, il n'y avait rien de pareil à craindre. Ils avaient bien raison, sans doute; cependant j'ai peint au jeune homme la honte, le désespoir qu'on sentirait en se voyant obligé à acquitter de sang-froid un engagement qu'on aurait pris dans un moment d'ivresse totale; car, de manquer à un pareil engagement, je n'ai pas voulu supposer que cela fût possible.

Je ne crois pas, Madame, qu'on trouve rien d'étrange à ses visites; il les avait annoncées avant votre départ devant tout le monde. On le voit assidu à ses leçons, et presque tous les soirs en compagnie de femmes. J'ai reçu de Lyon des nouvelles de votre parent: il ne lui était rien arrivé de fâcheux, quoiqu'il fût allé nuit et jour, et que les chemins soient couverts de neige comme ils ne l'ont jamais été dans cette saison. Il n'est pas heureux.

Je me mettrai à écrire dès ce soir peut-être. J'ai l'honneur d'être, Madame, etc., etc., William ***.

LETTRE XXI