Mon histoire est romanesque, Madame, autant que triste, et vous allez être désagréablement surprise en voyant des circonstances à peine vraisemblables ne produire qu'un homme ordinaire.

Un frère que j'avais et moi naquîmes presqu'en même temps, et notre naissance donna la mort à ma mère. L'extrême affliction de mon père, et le trouble qui régna pendant quelques instants dans toute notre maison, fit confondre les deux enfants qui venaient de naître. On n'a jamais su lequel de nous deux était l'aîné. Une de nos parentes a toujours cru que c'était mon frère, mais sans en être sûre, et son témoignage, n'étant appuyé ni contredit par personne, a produit une sorte de présomption, et rien de plus; car l'opinion qu'on avait conçue s'évanouissait toutes les fois qu'on en voulait examiner le fondement. Elle fit une légère impression sur moi, mais n'en fit jamais aucune sur mon frère. Il se promit de n'avoir rien qu'en commun avec moi; de ne se point marier si je me mariais. Je me fis et à lui la même promesse; de sorte que n'ayant qu'une famille entre nous deux, ne pouvant avoir que les mêmes héritiers, jamais la loi n'aurait eu à décider sur nos droits ou nos prétentions.

Si le sort avait mis entre nous toute l'égalité possible, il n'avait fait en cela qu'imiter la nature; l'éducation vint encore augmenter et affermir ces rapports. Nous nous ressemblions pour la figure et pour l'humeur, nos goûts étaient les mêmes, nos occupations nous étaient communes ainsi que nos jeux; l'un ne faisait rien sans l'autre, et l'amitié entre nous était plutôt de notre nature que de notre choix, de sorte qu'à peine nous nous en apercevions; c'étaient les autres qui en parlaient, et nous ne la reconnûmes bien que quand il fut question de nous séparer. Mon frère fut destiné à avoir une place dans le parlement, et moi à servir dans l'armée: on voulut l'envoyer à Oxford, et me mettre en pension chez un ingénieur; mais, le moment de la séparation venu, notre tristesse et nos prières obtinrent que je le suivrais à l'université, et j'y partageai toutes ses études comme lui toutes les miennes. J'appris avec lui le droit et l'histoire, et il apprit avec moi les mathématiques et le génie; nous aimions tous deux la littérature et les beaux-arts. Ce fut alors que nous appréciâmes avec enthousiasme le sentiment qui nous liait; et si cet enthousiasme ne rendit pas notre amitié plus forte ni plus tendre, il la rendit plus productive d'actions, de sentiments, de pensées; de sorte qu'en étant plus occupés, nous en jouissions davantage. Castor et Pollux, Oreste et Pilade, Achille et Patrocle, Nisus et Euryale, David et Jonathan furent nos héros. Nous nous persuadâmes qu'on ne pouvait être lâche ni vicieux ayant un ami, car la faute d'un ami rejaillirait sur l'autre; il aurait à rougir, il souffrirait; et puis quel motif pourrait nous entraîner à une mauvaise action? Sûrs l'un de l'autre, quelles richesses, quelle ambition, quelle maîtresse pourraient nous tenter assez pour nous faire devenir coupables? Dans l'histoire, dans la fable, partout nous cherchions l'amitié, et elle nous paraissait la vertu et le bonheur.

Trois ans s'étaient écoulés; la guerre avait commencé en Amérique: on y envoya le régiment dont je portais depuis longtemps l'uniforme. Mon frère vint me l'apprendre, et, parlant du départ et du voyage, je fus surpris de lui entendre dire nous au lieu de toi; je le regardai. — Avais-tu cru que je te laisserais partir seul? me dit-il. Et voyant que je voulais parler: Ne m'objecte rien, s'écria-t-il, ce serait le premier chagrin que tu m'aurais fait, épargne-le-moi. Nous allâmes passer quelques jours chez mon père, qui, de concert avec tous nos parents, pressa mon frère de quitter son bizarre projet. Il fut inébranlable, et nous partîmes. La première campagne n'eut rien que d'agréable et d'honorable pour nous. Un sous-lieutenant de la compagnie où je servais ayant été tué, mon frère demanda et obtint sa place. Habillés de même, de même taille, ayant presque les mêmes cheveux et les mêmes traits, on nous confondait sans cesse, quoiqu'on nous vît toujours à côté l'un de l'autre. Pendant l'hiver, nous trouvâmes le moyen de continuer nos études, de lever des plans, de dessiner des cartes, de jouer de la harpe, du luth et du violon, tandis que nos camarades perdaient leur temps au jeu et avec des filles. Je ne les condamne pas: qui est-ce qui peut ne rien faire et n'être avec personne?

Au commencement de la seconde campagne…. Mais à quoi bon vous détailler ce qui amena pour moi le plus affreux des malheurs? Il fut blessé à mes côtés: Pauvre William, dit-il, pendant que nous l'emportions, que deviendrez-vous? Trois jours je vécus entre la crainte et l'espérance; trois jours je fus témoin des douleurs les plus vives et les plus patiemment souffertes. Enfin, le soir du troisième jour, voyant son état empirer de moment en moment: Fais un miracle, ô Dieu, rends-le moi! m'écriai-je. — Daigne toi-même le consoler, dit mon frère d'une voix presque éteinte. Il me serre faiblement la main et expire.

Je ne me souviens pas distinctement de ce qui se passa dans le temps qui suivit sa mort. Je me retrouvai en Angleterre; on me mena à Bristol et à Bath. J'étais une ombre errante, et j'attirais des regards de surprise et de compassion sur cette pauvre, inutile moitié d'existence qui me restait. Un jour, j'étais assis sur l'un des bancs de la promenade, tantôt ouvrant un livre que j'avais apporté, tantôt le reposant à côté de moi. Une femme, que je me souvins d'avoir déjà vue, vint s'asseoir à l'autre extrémité du même banc; nous restâmes longtemps sans rien dire, je la remarquais à peine; je tournai enfin les yeux de son côté, et je répondis à quelques questions qu'elle m'adressa d'une voix douce et discrète. Je crus ne la ramener chez elle, quelques moments après, que par reconnaissance et politesse; mais le lendemain et les jours suivants je cherchai à la revoir, et sa douce conversation, ses attentions caressantes me la firent bientôt préférer à mes tristes rêveries, qui étaient pourtant mon seul plaisir. Caliste (c'est le nom qui lui était resté du rôle qu'elle avait joué avec le plus grand applaudissement la première et unique fois qu'elle avait paru sur le théâtre), Caliste était d'une extraction honnête, et tenait à des gens riches; mais une mère dépravée et tombée dans la misère, voulant tirer parti de sa figure, de ses talents et du plus beau son de voix qui ait jamais frappé une oreille sensible, l'avait vouée de bonne heure au métier de comédienne, et on la fit débuter par le rôle de Caliste, dans The fair penitent. Au sortir de la comédie, un homme considérable l'alla demander à sa mère, l'acheta pour ainsi dire, et dès le lendemain partit avec elle pour le continent. Elle fut mise à Paris, malgré sa religion, dans une abbaye distinguée, sous le seul nom de Caliste, fille de condition, mais dont on cachait le nom de famille par des raisons importantes.

Elle fut adorée des religieuses et de ses compagnes, et le ton qu'elle aurait pu contracter avec sa mère la décelait si peu, qu'on la crut fille du feu duc de Cumberland, et cousine par conséquent de notre roi; et, quand on lui en parlait, la rougeur que lui donnait le sentiment de son véritable état fortifiait le soupçon au lieu de le détruire. Elle fit bientôt tous les ouvrages de femme avec une adresse étonnante. Elle commença à dessiner et à peindre; elle dansait déjà assez bien pour que sa mère eût pensé à en faire une danseuse; elle se perfectionna dans cet art si séduisant; elle prit aussi des leçons de chant et de clavecin. J'ai toujours trouvé qu'elle jouait et chantait comme on parle où comme on devrait parler, et comme elle parlait elle-même: je veux dire qu'elle jouait et chantait, tantôt de génie, tantôt de souvenir, tout ce qu'on lui demandait, tout ce qu'on lui présentait, se laissant interrompre et recommençant mille fois, se livrant rarement à ses propres impressions, et prenant surtout plaisir à faire briller le talent des autres. Jamais il ne fut une plus aimable musicienne, jamais talent ne para tant la personne. Mais ce degré de perfection et de facilité, ce ne fut pas à Paris qu'elle l'acquit, ce fut en Italie, où son amant passa deux mois avec elle, uniquement occupé d'elle, de son instruction et de son plaisir. Après quatre ans de voyages, il la ramena en Angleterre, et demeurant avec elle, tantôt chez lui à la campagne, tantôt à Londres chez le général D**, son oncle, il eut encore quatre ans de vie et de bonheur; mais le bonheur et l'amour ne fléchissent pas la mort: une inflammation de poitrine l'emporta. — Je ne lui laisse rien, dit-il à son oncle un moment avant de mourir, parce que je n'ai plus rien; mais vous vivez, vous êtes riche, et ce qu'elle tiendra de vous lui sera plus honorable que ce qu'elle tiendrait de moi: à cet égard je ne regrette rien, et je meurs tranquille.

L'oncle, au bout de quelques mois, lui donna, avec une rente de quatre cent pièces, cette maison à Bath, où je la voyais. Il y venait passer quelques semaines toutes les années, et, quand il avait la goutte, il la faisait venir chez lui. Elle vous ressemble, Madame, ou elle vous ressemblait, je ne sais lequel des deux il faut dire. Dans ses pensées, dans ses jugements, dans ses manières, elle avait comme vous je ne sais quoi qui négligeait les petites considérations pour aller droit aux grands intérêts, à ce qui caractérise les gens et les choses. Son âme et ses discours, son ton et sa pensée étaient toujours d'accord; ce qui n'était qu'ingénieux ne l'intéressait point, la prudence seule ne la détermina jamais, et elle disait ne savoir pas bien ce que c'était que la raison; mais elle devenait ingénieuse pour obliger, prudente pour épargner du chagrin aux autres, et elle paraissait la raison même quand il fallait amortir des impressions fâcheuses et ramener le calme dans un coeur tourmenté ou dans un esprit qui s'égarait. Vous êtes souvent gaie et quelquefois impétueuse; elle n'était jamais ni l'un ni l'autre. Dépendante, quoique adorée, dédaignée par les uns tandis qu'elle était servie à genoux par d'autres, elle avait contracté je ne sais quelle réserve triste qui tenait tout ensemble de la fierté et de l'effroi; et, si elle eût été moins aimante, elle eût pu paraître sauvage et farouche. Un jour, la voyant s'éloigner de gens qui l'avaient abordée avec empressement, et la considéraient avec admiration, je lui en demandai la raison. — Rapprochons-nous d'eux, me dit-elle; ils ont demandé qui je suis, vous verrez de quel air ils me regarderont! Nous fîmes l'essai: elle n'avait deviné que trop juste, une larme accompagna le sourire et le regard par lequel elle me le fit remarquer. — Que vous importe? lui dis-je. — Un jour peut-être cela m'importera, me dit-elle en rougissant. Je ne l'entendis que longtemps après. Je me souviens qu'une autre fois, invitée chez une femme chez qui je devais aller, elle refusa. — Mais pourquoi? lui dis-je. Cette femme, et tous ceux que vous verrez chez elle, ont de l'esprit et vous admirent. — Ah! dit-elle, ce ne sont pas les dédains marqués que je crains le plus, j'ai trop dans mon coeur et dans ceux qui me dédaignent de quoi me mettre à leur niveau; c'est la complaisance, le soin de ne pas parler d'une comédienne, d'une fille entretenue, de Milord, de son oncle. Quand je vois la bonté et le mérite souffrir pour moi, et obligés de se contraindre ou de s'étourdir, je souffre moi-même. Du vivant de Milord, la reconnaissance me rendait plus sociable; je tâchais de gagner les coeurs pour qu'on n'affligeât pas le sien. Si ses domestiques ne m'eussent pas respectée, si ses parents ou ses amis m'avaient repoussée, ou que je les eusse fuis, il se serait brouillé avec tout le monde. Les gens qui venaient chez lui s'étaient si bien accoutumés à moi, que souvent, sans y penser, ils disaient devant moi les choses les plus offensantes. Mille fois j'ai fait signe à Milord en souriant de les laisser dire; tantôt j'étais bien aise qu'on oubliât ce que j'étais, tantôt flattée qu'on me regardât comme une exception parmi celles de ma sorte, et en effet ce qu'on disait de leur effronterie, de leur manège, de leur avidité, ne me regardait assurément pas. — Pourquoi ne vous a-t-il pas épousée? lui demandai-je. — Il ne m'en a parlé qu'une seule fois, me répondit-elle; alors il me dit: Le mariage entre nous ne serait qu'une vaine cérémonie qui n'ajouterait rien à mon respect pour vous, ni à l'inviolable attachement que je vous ai voué; cependant, si j'avais un trône à vous donner ou seulement une fortune passable, je n'hésiterais pas; mais je suis presque ruiné, vous êtes beaucoup plus jeune que moi; que servirait de vous laisser une veuve titrée sans bien? Ou je connais mal le public, ou celle qui n'a rien gagné à être ma compagne que le plaisir de rendre l'homme qui l'adorait le plus heureux de mortels, en sera plus respectée que celle à qui on laisserait un nom et un titre (1) [(1) Il connaissait mal le public et raisonnait mal.].

Vous êtes étonnée peut-être, Madame, de l'exactitude de ma mémoire, ou peut-être me soupçonnerez-vous de suppléer et d'embellir. Ah! quand j'aurai achevé de vous faire connaître celle de qui je rapporte les paroles, vous ne le croirez pas, et vous ne serez pas surprise non plus que je me souvienne si bien des premières conversations que nous avons eues ensemble. Depuis quelque temps surtout elles me reviennent avec un détail étonnant; je vois l'endroit où elle parlait, et je crois l'entendre encore. Je reviens, pour vous la peindre mieux, aux comparaisons que je n'ai cessé de faire depuis le premier moment où j'ai eu le bonheur de vous voir. Plus silencieuse que vous avec les indifférents, aussi aimante que vous, et n'ayant pas une Cécile, elle était plus caressante, plus attentive, plus insinuante encore avec les gens qu'elle aimait; son esprit n'était pas aussi hardi que le vôtre, mais il était plus adroit; son expression était moins vive, mais plus douce. Dans un pays où les arts tiennent lieu d'une nature pittoresque, qui frappe les sens et parle au coeur, elle avait la même sensibilité pour les uns que vous pour l'autre. Votre maison est simple et noble, on est chez une femme de condition peu riche; la sienne était ornée avec goût et avec économie; elle épargnait tout ce quelle pouvait de son revenu pour de pauvres filles qu'elle faisait élever; mais elle travaillait comme les fées, et chaque jour ses amis trouvaient chez elle quelque chose de nouveau à admirer, ou dont on jouissait. Tantôt c'était un meuble commode qu'elle avait fait elle-même; tantôt un vase dont elle avait donné le dessin, et qui faisait la fortune de l'ouvrier. Elle copiait des portraits pour ses amis, pour elle même des tableaux des meilleurs maîtres. Quel talent, quel moyen de plaire cette aimable fille n'avait-elle pas!

Soigné, amusé par elle, ma santé revint; la vie ne me parut plus un fardeau si pesant, si insipide à porter; je pleurai enfin mon frère, je pus enfin parler de lui; j'en parlais sans cesse. Je pleurais et je la faisais pleurer. — Je vois, dit-elle un jour, pourquoi vous êtes tendre, doux, et pourtant un homme. La plupart des hommes qui n'ont eu que des camarades ordinaires et de leur sexe, ont peu de délicatesse et d'aménité, et ceux qui ont beaucoup vécu avec des femmes, plus aimables d'abord que les autres, mais moins adroits, moins hardis aux exercices des hommes, deviennent sédentaires, et avec le temps pusillanimes, exigeants, égoïstes et vaporeux comme nous. Vos courses, vos jeux, vos exercices avec votre frère vous ont rendu robuste et adroit, et avec lui votre coeur naturellement sensible est devenu délicat et tendre. Qu'il était heureux, s'écria-t-elle un jour que, le coeur plein de mon frère, j'en avais longtemps parlé; heureuse la femme qui remplacera ce frère chéri! — Et qui m'aimerait comme il m'aimait? lui dis-je. — Ce n'est pas cela qu'il serait difficile de trouver, me répondit-elle en rougissant. Vous n'aimerez pas une femme autant que vous l'aimiez; mais si vous aviez seulement cette tendresse que vous pouvez encore avoir, si on se croyait ce que vous aimez le mieux à présent que vous n'avez plus votre frère… Je la regarde, des larmes coulaient de ses yeux. Je me mets à ses pieds, je baise ses mains. — N'aviez-vous point vu, dit-elle, que je vous aimais? — Non, lui dis-je, et vous êtes la première femme qui me fasse entendre ces mots si doux. — Je me suis dédommagée, dit-elle en m'obligeant à m'asseoir, d'une longue contrainte et du chagrin de n'être pas devinée; je vous ai aimé dès le premier moment que je vous ai vu; avant vous, j'avais connu la reconnaissance et non point l'amour; je le connais à présent qu'il est trop tard. Quelle situation que la mienne! moins je mérite d'être respectée, plus j'ai besoin de l'être. Je verrais une insulte dans ce qui aurait été des marques d'amour; au moindre oubli de la plus sévère décence, effrayée, humiliée, je me rappellerais avec horreur ce que j'ai été, ce qui me rend indigne de vous à mes yeux et sans doute aux vôtres, ce que je ne veux, ce que je ne dois jamais redevenir. Ah! je n'ai connu le prix d'une vie et d'une réputation sans tache que depuis que je vous connais. Combien de fois j'ai pleuré en voyant une fille, la fille la plus pauvre, mais chaste, ou seulement encore innocente! A sa place, je me serais allée donner à vous, je vous aurais consacré ma vie, je vous aurais servi à tel titre, à telle condition que vous auriez voulu; je n'aurais été connue que de vous, vous auriez pu vous marier, j'aurais servi votre femme et vos enfants, et je me serais enorgueillie d'être si complètement votre esclave, de tout faire et de tout souffrir pour vous. Mais moi, que puis-je faire? que puis-je offrir? Connue et avilie, je ne puis devenir ni votre égale, ni votre servante. Vous voyez que j'ai pensé à tout; depuis si longtemps je ne pense qu'à vous aimer, au malheur et au plaisir de vous aimer. Mille fois j'ai voulu me soustraire à tous les maux que je prévois; mais qui peut échapper à sa destinée? Du moins, en vous disant combien je vous aime, me suis-je donné un moment de bonheur. — Ne prévoyons point de maux, lui dis-je, pour moi je ne prévois rien; je vous vois, vous m'aimez. Le présent est trop délicieux pour que je puisse me tourmenter de l'avenir. Et, en lui parlant, je la serrais dans mes bras. Elle s'en arracha. — Je ne parlerai donc plus de l'avenir, dit-elle: je ne saurais me résoudre à tourmenter ce que j'aime. Allez à présent, laissez-moi reprendre mes esprits; et vous, réfléchissez à vous et à moi: peut-être serez-vous plus sage que moi, et ne voudrez-vous pas vous engager dans une liaison qui promet si peu de bonheur. Croire que vous pourrez toujours me quitter et ne pas être malheureux, ce serait vous tromper vous-même; mais aujourd'hui vous pouvez me quitter sans être cruel. Je ne m'en consolerai point, mais vous n'aurez aucun reproche à vous faire. Votre santé est rétablie, vous pouvez quitter cet endroit. Si vous revenez demain, ce sera me dire que vous avez accepté mon coeur, et vous ne pourrez plus, sans éprouver des remords, me rendre tout-à-fait malheureuse. Pensez-y, dit-elle en me serrant la main, encore une fois vous pouvez partir, votre santé est rétablie. — Oui, dis-je, mais c'est à vous que je la dois. Et je m'en allai.