Je ne délibérai, ni ne balançai, ni ne combattis, et cependant, comme si quelque chose m'avait retenu, je ne sortis de chez moi que fort tard le lendemain. Le soir fort tard je me retrouvai à la porte de Caliste, sans que je puisse dire que j'eusse pris le parti d'y retourner. Ciel! quelle joie je vis briller dans ses yeux! — Vous revenez, vous revenez! s'écria-t-elle. — Qui pourrait, lui dis-je, se dérober à tant de félicité! Après une longue nuit, l'aurore du bonheur se remontre à peine; pourrai-je m'y dérober et me replonger dans cette nuit lugubre! Elle me regardait, et assise vis-à-vis de moi, levant les yeux au ciel, joignant les mains, pleurant et souriant à la fois avec une expression céleste, elle répétait: Il est revenu! Ah! il est revenu! la fin, dit-elle, ne sera pas heureuse. Je n'ose au moins l'espérer, mais elle est éloignée peut-être. Peut-être mourrai-je avant de devenir misérable. Ne me promettez rien, mais recevez le serment que je fais de vous aimer toujours. Je suis sûre de vous aimer toujours; quand même vous ne m'aimeriez plus, je ne cesserais pas de vous aimer. Que le moment où vous aurez à vous plaindre de mon coeur soit le dernier de ma vie! Venez avec moi, venez vous asseoir sur ce même banc où je vous parlai pour la première fois. Vingt fois déjà je m'étais approchée de vous; je n'avais osé vous parler. Ce jour-là je fus plus hardie. Béni soit ce jour! bénie soit ma hardiesse! béni soit le banc et l'endroit où il fut posé! J'y planterai un rosier, du chèvrefeuille et du jasmin. En effet, elle les y planta. Ils croissent, ils prospèrent, c'est tout ce qui reste d'heureux de cette liaison si douce.
Que ne puis-je, Madame, vous peindre toute sa douceur, et le charme inexprimable de cette aimable fille! Que ne puis-je vous peindre avec quelle tendresse, quelle délicatesse, quelle adresse elle opposa si longtemps l'amour à l'amour; maîtrisant les sens par le coeur, mettant des plaisirs plus doux à la place de plaisirs plus vifs, me faisant oublier sa personne à force de me faire admirer ses grâces, son esprit et ses talents! Quelquefois je me plaignais de sa retenue, que j'appelais dureté et indifférence: alors elle me disait que mon père me permettrait peut-être de l'épouser; et quand je voulais partir pour demander le consentement de mon père: Tant que vous ne l'avez pas demandé, disait-elle, nous avons le plaisir de croire qu'on vous l'accorderait. Bercé par l'amour et l'espérance, je vivais aussi heureux qu'on peut l'être hors du calme, et quand tout notre coeur est rempli d'une passion qu'on avait longtemps regardée comme indigne d'occuper le coeur d'un homme. — O mon frère! mon frère! que diriez-vous? m'écriais-je quelquefois; mais je ne vous ai plus, et qui était plus digne qu'elle de vous remplacer?
Mes jours ne s'écoulaient pourtant pas dans une oisiveté entière. Le régiment où je servais ayant été enveloppé dans la disgrâce de Saratoga, il eût fallu, si on eût voulu me renvoyer en Amérique, me faire entrer dans un autre corps; mais mon père, d'autant plus désolé d'y avoir perdu un fils qu'il n'approuvait pas cette guerre, jura que l'autre n'y retournerait jamais, et, profitant de cette circonstance de la capitulation de Saratoga, il prétendit que, ma mauvaise santé seule m'ayant séparé de mon régiment, je devais être regardé comme appartenant encore à une armée qui ne pouvait plus servir contre les Américains; de sorte qu'ayant en quelque façon quitté le service, quoique je n'eusse pas encore quitté l'uniforme ni rendu mon brevet, je me préparais à la carrière du parlement et des emplois, et, pour y jouer un rôle honorable, je résolus, en même temps que j'étudierais les lois et l'histoire de mon pays, d'apprendre à me bien exprimer dans ma langue. Je définissais l'éloquence le pouvoir d'entraîner quand on ne peut pas convaincre, et ce pouvoir me paraissait nécessaire avec tant de gens, et dans tant d'occasions, que je crus ne pouvoir pas me donner trop de peine pour l'acquérir. A l'exemple du fameux lord Chatham, je me mis à traduire Cicéron et surtout Démosthène, brûlant ma traduction et la recommençant mille fois. Caliste m'aidait à trouver les mots et les tournures, quoiqu'elle n'entendît ni le grec ni le latin; mais, après lui avoir traduit littéralement mon auteur, je lui voyais saisir sa pensée souvent beaucoup mieux que moi, et quand je traduisais Pascal ou Bossuet, elle m'était encore d'un plus grand secours.
De peur de négliger les occupations que je m'étais prescrites, nous avions réglé l'emploi de ma journée, et quand, m'oubliant auprès d'elle, j'en avais passé une dont je ne devais pas être content, elle me faisait payer une amende au profit de ses pauvres protégées. J'étais matineux: deux heures de ma matinée étaient consacrées à me promener avec Caliste. Heures trop courtes, promenades délicieuses où tout s'embellissait et s'animait pour deux coeurs à l'unisson, pour deux coeurs à la fois tranquilles et charmés; car la nature est un tiers que des amants peuvent aimer, et qui partage leur admiration sans les refroidir l'un pour l'autre! Le reste de mon temps jusqu'au dîner était employé à l'étude. Je dînais chez moi, mais j'allais prendre le café chez elle. Je la trouvais habillée; je lui montrais ce que j'avais fait, et quand j'en étais un peu content, après l'avoir corrigé avec elle, je le copiais sous sa dictée. Ensuite, je lui lisais les nouveautés qui avaient quelque réputation, ou, quand rien de nouveau n'excitait notre curiosité, je lui lisais Rousseau, Voltaire, Fénelon, Buffon, tout ce que votre langue a de meilleur et de plus agréable. J'allais ensuite à la salle publique, de peur, disait-elle, qu'on ne crût que, pour me garder mieux, elle ne m'eût enterré. Après y avoir passé une heure ou deux, il m'était permis de revenir et de ne la plus quitter. Alors, selon la saison, nous nous promenions ou nous causions, et nous faisions nonchalamment de la musique jusqu'au souper, excepté deux jours dans la semaine, où nous avions un véritable concert. J'y ai entendu les plus habiles musiciens anglais et étrangers déployer tout leur art et se livrer à tout leur génie. L'attention et la sensibilité de Caliste excitaient leur émulation plus que l'or des grands. Elle n'y invitait jamais personne, mais quelquefois des hommes de nos premières familles obtenaient la permission d'y venir. Une fois, des femmes firent demander la même permission; elle les refusa. Une autre fois, de jeunes gens, entendant de la musique, s'avisèrent d'entrer. Caliste leur dit qu'ils s'étaient mépris sans doute, qu'ils pouvaient rester, pourvu qu'ils observassent le plus grand silence, mais qu'elle les priait de ne pas revenir sans l'en avoir prévenue. Vous voyez, Madame, qu'elle savait se faire respecter, et son amant même n'était que le plus soumis comme le plus enchanté de ses admirateurs. O femmes! femmes! que vous êtes malheureuses, quand celui que vous aimez se fait de votre amour un droit de vous tyranniser, quand, au lieu de vous placer assez haut pour s'honorer de votre préférence, il met son honneur à se faire craindre et à vous voir ramper à ses pieds!
Après le concert, nous donnions un souper à nos musiciens et à nos amateurs. Il m'était permis de faire les frais de ces soupers, et c'était la seule permission de ce genre que j'eusse. Jamais il n'y en eut de plus gais. Anglais, Allemands, Italiens, tous nos virtuoses y mêlaient bizarrement leur langage, leurs prétentions, leurs préjugés, leurs habitudes, leurs saillies. Avec une autre que Caliste, ces soupers eussent été froids, ou auraient dégénéré en orgies; avec elle, ils étaient décents, gais, charmants.
Caliste, ayant trouvé que l'heure qui suivait le souper était, quand nous étions seuls, la plus difficile à passer, à moins que le clair de lune ne nous invitât à nous promener, ou quelque livre bien piquant à en achever la lecture, imagina de faire venir dans ces occasions-là un petit violoncelle, ivrogne, crasseux, mais très habile. Un signe imperceptible fait à son laquais évoquait ce petit gnome. Au moment où je le voyais sortir comme de dessous terre, je commençais par le maudire et je faisais mine de m'en aller; mais un regard ou un sourire m'arrêtait, et souvent le chapeau sur la tête, et appuyé contre la porte, je restais immobile à écouter les choses charmantes que produisaient la voix et le clavecin de Caliste avec l'instrument de mon mauvais génie. D'autres fois je prenais en grondant ma harpe ou mon violon, et je jouais jusqu'à ce que Caliste nous renvoyât l'un et l'autre. Ainsi se passèrent des semaines, des mois, plus d'une année; et vous voyez que le seul souvenir de ce temps délicieux a fait briller encore une étincelle de gaieté dans un coeur navré de tristesse.
A la fin, je reçus une lettre de mon père: on lui avait dit que ma santé, parfaitement remise, ne demandait plus le séjour de Bath; il me parlait de revenir chez lui et d'épouser une jeune personne, dont la fortune, la naissance et l'éducation étaient telles qu'on ne pouvait rien demander de mieux. Je répondis qu'effectivement ma santé était remise, et après avoir parlé de celle à qui j'en avais l'obligation, et que j'appelai sans détour la maîtresse de feu lord L**, je lui dis que je ne me marierais point à moins qu'il ne me permît de l'épouser; et le suppliant de n'écouter pas un préjugé confus qui pourrait faire rejeter ma demande, je le conjurai aussi de s'informer à Londres, à Bath, partout, du caractère et des moeurs de celle que je voulais lui donner pour fille. Oui, de ses moeurs, répétais-je, et si vous apprenez qu'avant la mort de son amant elle ait jamais manqué à la décence, ou qu'après sa mort elle ait jamais donné lieu à la moindre témérité, si vous entendez sortir d'aucune bouche autre chose qu'un éloge ou une bénédiction, je renonce à mon espérance la plus chère, au seul bien qui me fasse regarder comme un bonheur de vivre, et d'avoir conservé ou recouvré la raison. Voici la réponse que je reçus de mon père.
"Vous êtes majeur, mon fils, et vous pouvez vous marier sans mon consentement: quant à mon approbation, vous ne l'aurez jamais pour le mariage dont vous me parlez, et, si vous le contractez, je ne vous reverrai jamais. Je n'ai point désiré d'illustration, et vous savez que j'ai laissé la branche cadette de notre famille solliciter et obtenir un titre, sans faire la moindre tentative pour en procurer un à la mienne; mais l'honneur m'est plus cher qu'à personne, et jamais de mon consentement on ne portera atteinte à mon honneur ni à celui de ma famille. Je frémis à l'idée d'une belle-fille devant qui on n'oserait parler de chasteté, aux enfants de laquelle je ne pourrais recommander la chasteté sans faire rougir leur mère. Et ne rougiriez-vous pas aussi quand je les exhorterais à préférer l'honneur à leurs passions, à ne pas se laisser vaincre et subjuguer par leurs passions? Non, mon fils, je ne donnerai pas la place d'une femme que j'adorais à cette belle-fille. Vous pourrez lui donner son nom, et peut-être me ferez-vous mourir de chagrin en le lui donnant, car mon sang frémit à la seule idée; mais, tant que je vivrai, elle ne s'asseyera pas à la place de votre mère. Vous savez que la naissance de mes enfants m'a coûté leur mère; vous savez que l'amitié de mes fils l'un pour l'autre m'a coûté l'un des deux; c'est à vous à voir si vous voulez que le seul qui me reste me soit ôté par une folle passion, car je n'aurai plus de fils, si ce fils peut se donner une pareille femme."
Caliste, me voyant revenir chez elle plus tard qu'à l'ordinaire, et avec un air triste et défait, devina tout de suite la lettre; m'ayant forcé à la lui donner, elle la lut, et je vis chaque mot entrer dans son coeur comme un poignard. — Ne désespérons pas encore tout-à-fait, me dit-elle, permettez-moi de lui écrire demain; à présent je ne pourrais. Et s'étant assise sur le canapé, à côté de moi, elle se pencha sur moi, et elle me caressait en pleurant avec un abandon qu'elle n'avait jamais eu. Elle savait bien que j'étais trop affligé pour en abuser. J'ai traduit de mon mieux la lettre de Caliste; et je vais la transcrire.
"Souffrez, Monsieur, qu'une malheureuse femme en appelle de votre jugement à vous-même, et ose plaider sa cause devant vous. Je ne sens que trop la force de vos raisons; mais daignez considérer, Monsieur, s'il n'y en point aussi qui soient en ma faveur, et qu'on puisse opposer aux considérations qui me réprouvent. Voyez d'abord si le dévouement le plus entier, la tendresse la plus vive, la reconnaissance la mieux sentie, ne pèsent rien dans la balance que je voudrais que vous daignassiez encore tenir et consulter dans cette occasion. Daignez vous demander si votre fils pourrait attendre d'aucune femme ces sentiments au degré où je les ai et les aurai toujours, et que votre imagination vous peigne, s'il se peut, tout ce qu'ils me feraient faire et supporter: considérez ensuite d'autres mariages, les mariages qui paraissaient les mieux assortis et les plus avantageux, et, supposé que vous voyiez dans presque tous des inconvénients et des chagrins encore plus grands et plus sensibles que ceux que vous redoutez dans celui que votre fils désire, n'en supporterez-vous pas avec plus d'indulgence la pensée de celui-ci, et n'en désirerez-vous pas moins vivement un autre? Ah! s'il ne fallait qu'une naissance honorable, une vie pure, une réputation intacte pour rendre votre fils heureux; si avoir été sage était tout; si l'aimer passionnément, uniquement, n'était rien, croyez que je serais assez généreuse, ou plutôt que je l'aimerais assez pour faire taire à jamais le seul désir, la seule ambition de mon coeur.